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La maison du pianiste

Publié le 15 novembre

Habitait autrefois dans cette maison un pianiste célibataire entre deux âges. Du temps où je promenais le chien tôt le matin, l’hiver c’était encore la nuit, il était déjà à son piano, un quart de queue qui prenait toute la place de la pièce — bon, c’est une toute petite maison. Il jouait plutôt bien, enfin, mieux que moi ce qui n’est pas très difficile ; Beethoven et Chopin souvent. À cette époque je faisais partie du club photo de la ville, il nous avait contacté pour donner des films 16mm, il disait être ou avoir été cinéaste et ne plus savoir que faire de ses bobines, à l’heure du numérique. Mais nous on s’en tenait à l’image fixe, et déjà je passais pour un dinosaure avec mes appareils argentiques.

Quand on est revenu dans le coin après deux ans d’absence, on n’entendait plus le piano en passant dans la rue et la maison semblait vide. Les volets étaient pourtant toujours ouverts, à battre sur le trottoir, elle était à vendre. Et puis en passant, remarqué sous la véranda minuscule, ce beau magnétophone (Akaï GX-4000D pour les curieux), une de ces machines qui faisaient rêver autrefois, quand le concept de home studio c’était un truc réservé aux rock stars et que ça passait par les noms Akaï, Teac, Revox, plutôt que des noms de logiciels ; et que tout ça coûtait un bras, voire les deux, et nécessitait presque autant de maintenance qu’un aéronef.

La fière machine prenait la pluie et le vent à côté du bac jaune, et d’un déambulateur rouillé. Un chat dormait dans un bac à fleurs à côté. Ça m’a fait un peu mal aux tripes (quand tu as joué même un tout petit peu avec un Revox, les bruits et sensations ne s’oublient pas, cette poésie de la mécanique que n’ont plus vraiment nos si petits et performants enregistreurs numériques) ; il paraît que ça fait encore de beaux enregistrements la bande magnétique, et qu’il y a toujours des fans de « reel recording ». Que même des grands musiciens ne jurent encore que par ça, question de dynamique, de compression naturelle, que sais-je, je n’y connais pas grand chose. Mais que faire d’un bidule comme ça à la maison, sans doute en panne ou nécessitant sérieuse révision ?

J’ai pris la photo en juillet, en octobre il était toujours sous la véranda, et « asteur » comme on dit chez nous, il doit y être encore.

Rue Geoffroy
Tonnay-Charente, juillet 2020