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Mother Atlantic

Publié le 24 octobre 2020

La Grière, La Tranche-sur-Mer, 23 octobre 2020, matin.

La première fois que j’ai entendu la mer, c’était dans le ventre de ma mère et c’était là. La première fois que j’ai vu la mer, c’était là. La première fois que je suis entré dans la mer, c’était là. La première fois que j’ai joué dans les vagues, ou au sable, c’était là. Le premier crabe, la première étoile de mer, le premier os de seiche, le premier hippocampe : c’était là. Dans la voiture la pensée m’était venue que s’y baigner un matin d’automne, ce serait un peu comme se replonger dans son liquide amniotique.

Il pleuvait entre Tonnay-Charente et La Rochelle, puis le brouillard sur les marais de Triaize et Saint-Michel, jusqu’à la côte. En arrivant à la plage le soleil n’avait pas encore vraiment percé la couche nuageuse mais cherchait à ; la mer respirait d’un souffle profond et majestueux — la Plus belle plage du monde, je me dis à chaque fois. Les habits pliés sur un rocher encore humide de la nuit. Trois jeunes gens en haut de la digue, donc maillot pour entrer dans l’eau, quoiqu’une paire de fesses de cinquantenaire ne soit pas de nature à les choquer ni les émoustiller : au plus les faire sourire.

Le tableau de bord de la voiture indiquait 13° à l’extérieur. Peut-être un ou deux degrés en plus ou en moins dans l’eau, ce n’est pas le froid de l’hiver, et le corps est habitué au rituel matinal de la douche froide. Entrée dans l’eau sans plus de stress qu’avec la combinaison ces jours derniers. Exit le maillot, trois tours autour du poignet comme d’habitude : en piscine ça ne me gêne pas mais en mer ça me semble aussi incongru que de respirer avec un chiffon sur le nez.

Les premières brasses le souffle un peu court puis la circulation s’active et on est bien. Planche, battements tranquilles sur le dos. Sept, huit minutes en apesanteur (on n’essaiera pas de décrire les sensations, pensées ou non-pensée). Les jeunes sont partis, personne sur la plage, le maillot reste au poignet pour rejoindre la serviette sur les rochers. Quelques minutes debout nu comme à la naissance, face à l’île de Ré qu’on ne voit pas : signe de beau temps. La peau rosie par l’eau et la friction de la serviette, quelques frissons, à peine. Il y a une thermos de thé dans la voiture mais il ne fait pas froid. Rhabillage, le sable colle aux pieds.

Le bruit des vagues qui viennent doucement et langoureusement s’écraser sur le sable. Une fille passe en courant avec des écouteurs et je me demande ce qu’elle peut bien écouter, qui serait mieux que le bruit de la mer. Je pose l’enregistreur sur un rocher, touche Record. Trois autres filles passent un peu plus tard en bavardant ; des sept minutes de son enregistrées, j’ai gardé celle avec ces voix et le bruit des pas sur le sable.

Et puis la remontée de la digue, un dernier regard en arrière. Les Indiens surnomment le Gange Ganga Mata ou Mother Ganga. Ici la mer c’est ma Mère Atlantique.

Au casque, c’est mieux.

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