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As time goes by

9 août 2007

Ça a été une décision dure à prendre, mais prise ce matin.

Au grenier depuis trois ans, mon laboratoire photo, en cartons depuis le déménagement, soit un demi mètre cube d’agrandisseur, objectifs, bidons, produits et accessoires divers.

La photographie, et peut-être plus encore cet artisanat un peu magique qu’était le tirage noir et blanc, dans l’obscurité et les vapeurs d’hydroquinone, avec ses formules magiques, son alchimie de sels d’argent et de sélénium, la sculpture de lumière sous le faisceau de l’agrandisseur, j’ai vraiment aimé ça, des années, avec passion, jusqu’à l’excès. Puis progressivement laissé tombé ; je n’ai plus vraiment l’oeil, et cette petite cuisine justement, que j’aimais tant, m’était devenue pesante, avec son cortège d’allergies, de lavages répétés des tirages et de mise en oeuvre/rangement des bacs et cuvettes.

Je n’ai pas pris le virage du numérique. Si j’aime bien l’ordinateur, les appareils photo numériques me sont des objets à peine moins horripilants que les téléphones portables, avec leur cortège de fonctions inutiles et de menus ésotériques (pas moins d’une demi-heure de recherches, la semaine dernière, à trois adultes pourtant pas trop bêtes et l’aide d’Internet, pour trouver simplement le retardateur sur l’appareil du beau-père... )

J’ai aimé comme on peut aimer un instrument de musique, mes Nikon mécaniques et mon 6x6 Hasselblad. Longtemps rêvé d’un Leica M, que je n’aurai jamais. Mais comment s’attacher à ces machins en plastique sans viseur, inutilisables en plein soleil, aux boutons riquiqui, dont les piles sont toujours à plat ou la carte pleine, aux écrans de contrôle dignes d’un avion Rafale, et qui déclenchent avec une latence inacceptable. Pourtant oui, c’est malgré tout pratique, l’appareil numérique. On en a un et je l’utilise comme tout le monde : comme une sorte de Polaroïd perfectionné, réalisant des images à consommer de suite, puis qu’on oublie au fond du disque dur jusqu’au prochain virus ou formatage. Une machine à faire des images, pas de la photographie.

C’est pratique pour illustrer un site, envoyer une image par mail. Mais l’art presque Zen de la prise de vue avec un Leica ou Nikon mécanique, et la beauté plastique d’un beau tirage au sélénium... c’était toute autre chose, et je crois sincèrement que si l’outil ne remplace pas le regard, il le guide, le conditionne, l’éduque.

L’argentique est mort, et ne survivra ni ne renaîtra pas comme certains amis me le prédisent, sinon de façon marginale comme aujourd’hui le daguerréotype. L’industrie a ses impératifs de rentabilité, et la planète ne peut plus se permettre cette consommation de métaux précieux, ni la pollution générée par leur traitement, tous ces produits toxiques et métaux lourds rejetés dans la nature. Difficile d’avoir une conscience écologique et de ne pas se féliciter, de la fin de l’argentique. En même temps, l’informatique est sans doute plus encore consommatrice de ressources et génératrice de déchets et pollution que la photo d’antan...

Enfin voilà, c’est fait. Longtemps je me suis dit que je m’y remettrai un jour, à la photo ; que je remonterai le labo, au grenier, dans le cagibi, la cuisine ou la salle d’eau des enfants que sais-je. Et ce matin, pris la décision. Calmement, lucidement, comme on emmène son chien au vétérinaire quand on sait que c’est la dernière fois et la seule issue possible. À la déchetterie les bidons vides, les restes de papier, les produits (phénidon, sulfite, hydroquinone, hyposulfite, carbonate, sélénium etc.) Réduction des six cartons en un seul, comme on fait des cadavres trop vieux quand il faut faire de la place pour les suivants. Un seul long carton-cercueil pour l’agrandisseur et ses accessoires, le margeur, la lanterne inactinique, le compte-pose (uniquement pour la post-lumination, je préférais le métronome). Tout ça proprement emballé, dans du plastique bulle, à l’abri de la poussière, respectueusement, mais aussi définitivement.

Dans la foulée, même traitement pour les Nikon : ultime passage à la machine à laver pour les sacs photo, dernier grand nettoyage des boitiers et objectifs (certains avec un début de moisissure, vu qu’ils partageaient le même placard que les palmes, ce que je n’aurais jamais permis, autrefois). Plastique bulle aussi, silicagel, carton. Comme embaumés, avec la Rétinette Kodak et la caméra Bolex du Père, le Foca du beau-père. Ultime hésitation quand j’ai vu qu’il me restait quatre films vierges, mais non je ne les exposerai pas ils rejoindront aussi le carton vieux appareils photo.

Tristesse non, nostalgie oui, mais il y a tellement de choses plus graves.


Novembre 2016 : Si un jour quelqu’un tombe par le plus grand des hasard sur ce vieux billet... Bien évidemment ils ne sont pas resté longtemps au grenier, les appareils, et m’accompagnent toujours, en noir et blanc et en négatif.