Bannière cafcom.net

Accueil > Le pollen > Juliette

Juliette

Publié le 1er mai

Texte et photo parus pour la première fois en 2011 sur Le Tiers Livre dans le cadre d’un « vase communicant » fraternel.

Archives. 1986, tiens, Juliette. Qu’est-ce qu’elle fait là, Juliette ?

Je n’ai pas connu, vraiment, Juliette. C’était la petite amie, d’un très bon copain d’armée, presque un frère, comme on s’en faisait dans ces circonstances et ces temps-là. J’ai toujours son mail professionnel, il a un site internet pour sa boutique. J’envoie un petit bonjour régulièrement, mais jamais de réponse... Aux souvenirs absents, l’Antoine.

On avait donc passé l’année de service ensemble, au groupe géographique de l’armée de terre. Moi, j’étais géomètre et chauffeur poids-lourds. Lui, qui dans le civil était encadreur, on lui avait refilé des ciseaux pour être coiffeur du régiment. Forcément, il s’en sortait plutôt bien, même si nous à l’époque le coiffeur on y allait le moins possible. Encore qu’au GG (Groupe Géographique) on n’était pas trop regardant : du moment que rien ne dépassait de la casquette au rassemblement, on nous laissait avoir des touffes confortables sur le dessus. Ce qui fait qu’on avait tous plus ou moins des coupes au bol assez insolites.

Pourquoi cette photo ? Impossible de me souvenir des circonstances. 1986, l’armée c’était fini pour nous deux. On avait dû se retrouver à Paris. Il m’avait parlé de son atelier qui commençait à bien tourner, des commandes des musées, il encadrait notamment des Degas, et un monsieur timide et discret lui avait amené des dessins : « je m’appelle Henri Cartier-Bresson ».

Puis on était allés chez lui, et on y avait retrouvé Juliette. Ils dormaient sur un matelas par terre, j’ai dû dormir sur le sol à côté. C’était juste un petit studio. À l’époque je ne me séparais quasiment jamais de mon appareil photo, un Minox 35.

Au matin Antoine préparait le thé : c’est lui qui m’a fait connaître Mariage Frères chez qui je me fournis toujours. Juliette se réveillait juste. Je ne sais pas pourquoi j’ai pris la photo. Sans doute parce qu’elle était bien jolie, Juliette, avec un grain de beauté au coin de la bouche, et de beaux cheveux.

Je ne l’ai jamais revue, ils se sont séparés peu après.

Mais j’ai toujours, quand je retombe sur cette photo, l’odeur du thé dans le petit studio, qui me revient. Une fille que j’aurais aimé aimer, peut-être, aussi.

Juliette
Paris, 1986