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Amis de l’été

15 septembre 2005

Je vous ai déjà parlé de mes amis inconnus, rencontrés sur Internet au gré des sites, forums et petites annonces d’Ebay.

Le plus souvent, ces copains restent sans visage et sans voix, juste un pseudo, une signature. Parfois la rencontre se fait (généralement, parce qu’ils ont une ferraille musicale invendable, dont moi j’ai précisément besoin pour mes grands projets artistiques).

J’ai comme ça récupéré, d’Henry, un magnifique pédalier d’orgue pour fabriquer une console MIDI, et des claviers dont je ne pourrai jamais rien faire mais c’est bête de les jeter on ne sait jamais. De Joël, d’une enceinte fabriquée avec les restes d’un authentique orgue Hammond qui ne marche sur aucun de mes appareils à moi mais un jour je trouverai sans doute le préampli qui va bien pour qu’elle fonctionne. De Serge enfin, de deux autres pédaliers (on ne sait jamais...) et surtout un orgue Philicorda presque complet, qui servait surtout de perchoir aux poules et trône dans ma classe maternelle pour le régal des enfants (il faudra juste que je bricole un adaptateur pour casque, entre la sortie DIN de l’époque, et les Jack actuels). Avec Henry la rencontre ne s’est pas faite (trop de km entre Alsace et Charente Inférieure) mais avec Joël et Serge, oui.

Joël, jazz-organiste et pourtant membre de l’Éducation nationale (preuve qu’il y a des gens très bien aussi, dans la maison qui rend fou) près d’Angoulème, c’était par un chaud après-midi d’été ; j’avais apporté des fleurs pour son épouse Cathy sans la connaître mais pour l’avoir entendu chanter sur le forum des fous comme dit mon fils, elle ne pouvait être que sympathique et ravissante. Une maison en bois cachée dans son jardin, une grande pièce ou trônent l’orgue B3 et sa Leslie. En cinq minutes on se cause comme de vieux potes. Puis ils me proposent un duo, l’orgue démarre avec ce merveilleux bruit d’hélico au décollage spécifique aux Hammond à roues phoniques, et ça donne quelque chose comme ça. En fait c’était pas ce thème mais un vieux tube d’Esther Galil, une bossa que j’ai eu dans la tête pendant des jours ensuite. Je suis parti un peu à regret, mais avec un beau rêve de concert où voix, orgue Hammond et orgue à tuyaux chanteraient ensemble, Bach et Cole Porter...

Serge c’était aussi en Charente. Dans mon enfance en Poitou à 15 km de la frontière entre Vienne et Charente, le Charentais était pourtant l’ennemi héréditaire... preuve qu’on peut s’entendre quand même, surtout que je suis désormais charentais maritime... Là c’était au mileu de nulle-part, entourée de vignes à perte de vue, la ferme charentaise typique entourée de murs (ça m’a toujours intrigué ces fermes jalousement dérobées à la vue, quand nos fermes poitevines, et ailleurs aveyronnaises ou bretonnes, sont ouvertes sur l’extérieur. Quelles richesses, quels secrets ont-elles, avaient-elles à cacher ?)

Chez Serge aussi, le même accueil estival et chaleureux. Serge est fou, un fou comme je les aime. Son truc à lui c’est l’orgue classique, qu’il a démarré à plus de quarante ans sans aucune notion de piano ni de solfège, avec une vénérable prof octogénaire qui le lui enseigne de la même façon qu’à un gamin de six ans. Après le Philicorda, il a eu un de ces étonnants orgues Dereux (au principe encore plus complexe et étrange que les roues phoniques) et maintenant un gros numérique avec plein de boutons, faute d’avoir pu racheter récemment un énorme orgue d’église en ruine, qu’il aurait bien vu dans sa grange. Serge vit seul dans sa belle maison de pierre, comme dans la chanson de Béranger. Comme dans la chanson aussi, il a même passé des annonces (« parce que des fois je m’emmerde »), « mais finalement quand j’y repense je me dis que vraiment je suis libre, et que je fais ce que je veux sans rien demander à personne ».

Et plus encore que la musique, Serge aime les bestioles. Sa ferme est une ménagerie à la Konrad Lorenz, avec entre autres un alpaga, des oies, des nandous et une autruche, une vraie autruche, dont il est le papa puisqu’il l’a eue sous forme d’oeuf. Pour tout vous dire, autant je trouve les oies des animaux sympa quoique parfois redoutables, autant sa fifille (qui est d’ailleurs un mâle) m’a foutu une sacrée trouille. On ne sait pas ce qu’il y a dans ce crâne de piaf au bout de ce cou dinosaurien. C’est totalement craintif, idiot, imprévisible, et paraît-il capable de tuer un lion. Même lui il en a un peu peur maintenant. Un fou, je vous dit.

On a donc parlé de musique, d’animaux, de solitude, de l’Algérie où il est né, de son expérience d’enfant déraciné et transplanté dans la grisaille normande, du collège avec prière obligatoire, de ses vies de manoeuvre, puis marin, comptable, bistrot, et enfin technicien viticole. De la maison qu’il va peut-être vendre aux anglais pour assurer ses vieux jours. Mais que faire de l’autruche dans un pavillon ou une maison de ville ?

Voilà. Y’a plein d’autres copains dont j’aimerais vous parler aussi. Comme Fifi, qui vit sur son bateau à Oléron, transporte pelleteuses et tracto-pelles la semaine en attendant de prendre définitivement le départ pour les Marquises. Ceux-là c’étaient les rencontres de l’été. À vous, Fifi, Henry, Joël, Serge, merci, salut et fraternité.
Serge autruche


Octobre 2006 : Serge a finalement vendu sa grande baraque... Il a seulement gardé le cellier qu’il retape pour l’héberger lui et son orgue. L’autruche a retrouvé un élevage accueillant avec promesse de ne pas finir en pâté...