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La dernière fantaisie

Rêve éveillé sur Hanns Ander-Donath

4 avril 2013

Lundi 12 février 1945.

Hanns a pris son café avec Elvira, en écoutant la radio. Les nouvelles sont détournées par la propagande, mais tout le monde sait bien que c’est la fin du Reich, malgré les péroraisons de Goebbels et sa clique.

Ils écoutent sans parler. Depuis 1933 cela fait 12 ans qu’Hitler est au pouvoir. Peut-être au début croyait-il que le petit homme à moustache allait redonner à l’Allemagne sa grandeur passée. Peut-être le détestait-il. Peut-être l’admirait-il. Je ne sais pas. Sans doute se sentait-il profondément Allemand, mais avant tout, organiste et musicien.

Il fait froid en sortant de la maison, Dresde est encore sous la neige. Il marche rapidement vers la Frauenkirche. Il sait que l’église n’est pas chauffée, et qu’il aura froid à la console. Mais, organiste, ce sont des choses auxquelles on est habitué. Peut-être a-t-il dans sa poche, sa sacoche, ou posées sur la pile de partitions sur le banc d’orgue, une paire de mitaines comme celles que Gould bien plus tard portera aussi, dans sa maison surchauffée.

Il joue tous les après-midis. Ne prend plus d’élèves depuis plusieurs années. Le dernier qu’il a eu était doué mais paresseux ; il a été envoyé sur le front russe et tout le monde sait que l’on n’en revient pas. Un autre dans les sous-marins. On n’en revient pas davantage. C’est la guerre.

Il connaît chaque marche de l’escalier qui monte à la tribune. Celle qui grince (au pied gauche). Celle qui est légèrement plus haute, sans doute une erreur du menuisier, qu’il est peut-être le seul à connaître. L’escalier d’orgue, contrairement à la plupart, est d’une propreté méticuleuse. Il a assez bataillé pour cela autrefois avec le bedeau, maintenant on le sait : « Herr Hanns » ne supporte pas la saleté, la poussière, ni à sa tribune, ni même dans l’escalier.

Dernière marche, la tribune. Il appuie sur le contacteur en espérant que l’électricité ne sera pas coupée pendant son travail, comme hier en plein office (il n’y vient plus grand monde, en ce moment, mais il tient à jouer des programmes et improvisations, comme si l’église était remplie du premier au dernier rang, de mélomanes exigeants). Il ne sert pas le culte : il sert la Musique. Et peut-être, à travers elle, ce qu’ils appellent Dieu. Mais Dieu a oublié l’Allemagne depuis 12 ans, quoiqu’en dise le slogan nazi.

Il travaille trois heures au minimum, chaque jour. Une heure pour Bach. Une heure pour Mendelssohn, Reger, Böhm, les autres. Une heure d’improvisation, pour lui.

Depuis neuf ans qu’il est le maître de l’orgue Silbermann, dont on fêté sobrement les 200 ans en 1943, il ne pose jamais ses mains sur l’ivoire du clavier, sans une pensée pour le Cantor, qui l’a joué lui aussi. L’orgue a été modifié depuis. La console est électro-pneumatique et non plus mécanique, des jeux ajoutés, il a lui-même supervisé la dernière transformation. Lui qui n’aime guère parler, et encore moins polémiquer, a même dû batailler, contre ceux qui ne voulaient pas des progrès apportés. Son orgue n’a plus grand chose à voir avec le Silbermann original : n’empêche, Bach est venu ici (il l’appelle et lui parle par son prénom en lui-même, mais jamais en public, même devant Elvira), s’est assis à cette tribune, a improvisé sur ces claviers.

Il souffle sur ses doigts, promène ses pieds sur le pédalier. Une gamme, talon, pointe, pour échauffer les chevilles.

Puis, directement, la Toccata en Fa Majeur (il connaît les numéros BWV de tout l’oeuvre de Bach, mais n’aime pas les utiliser) :

C’est une bonne pièce pour se réchauffer les mains, pense-t-il. Il l’a enregistrée l’année dernière. Tiens, il avait aussi enregistré ce choral (BWV 676) : Allein Got in der Höh’ sei Ehr’. Il ne l’a pas joué depuis, ouvre la partition, bien qu’il n’en ait pas besoin, il aime voir les notes sur le papier : l’écriture de Bach, même imprimée, est aussi belle à voir, qu’à entendre. Manuscrite, c’est une merveille (étudiant, il a eu la possibilité de manipuler un original, à Leipzig).

Le temps passe. Il y a cette pièce de Reger qui l’attend ensuite, et il veille à ce que son amour pour la musique du Cantor ne pénalise pas celle des autres compositeurs auxquels il apporte tout son soin.

La dernière de Bach pour aujourd’hui, sera la fantaisie en Sol majeur (BWV 572).

C’est à la fin de la fantaisie qu’il est pris d’une sorte de malaise, rien de précis, une oppression, une angoisse. C’est un sentiment auquel il n’est pas habitué, et contre lequel la musique, surtout celle de Bach, le prémunit généralement. Mais quelque chose ne va pas. Pourtant la soufflerie de l’orgue ronronne, l’instrument répond bien. Et s’il était arrivé quelque chose à Elvira ? C’est idiot, pense-t-il, elle ne devait pas sortir cet après-midi.

C’est plus fort que lui. Il essuie rapidement le clavier, éteint l’instrument, descend l’escalier, quitte la Frauenkirche, rentre précipitamment chez lui en laissant sa sacoche sur le banc d’orgue.

Le lendemain, pas plus que le surlendemain, il ne reviendra à la Frauenkirche. 1200 bombardiers se déchaînent sur Dresde. Il survit, avec Elvira, terré au fond d’un abri. Quand ils en émergent, l’air — on est toujours en février — est encore brûlant du souffle des bombes et des incendies. La ville est détruite, les cadavres (il ne le sait pas encore, on estimera leur nombre des années plus tard à 25000, dont 18000 identifiés, tous civils) sont partout dans la rue, les décombres. On les entasse, on brûle sur place. L’odeur est épouvantable.

Il marche hagard vers la Frauenkirche. À la place de la plus belle église protestante d’Allemagne, il n’y a qu’un gigantesque amas de pierres : elle n’a pas reçu directement de bombes, mais la voute s’est effondrée sous l’effet de la chaleur, lui explique-t-on. Peut-être mille degrés.

Hanns pense au Silbermann qui est écrasé, dispersé, soufflé, fondu sous les décombres.

Ce n’est pas le moment de pleurer, se dit-il.


- Merci à Renaud Machart et Vincent Warnier pour Le matin des musiciens, France Musique, 21/03/2013

- Les sentiments et pensées prêtés à H. Ander-Donath sont purement imaginaires.

- Extraits du CD : Hanns Ander-Donath, Orgelkonzert in der Dresdner Frauenkirche, 1944, remasterisé 1999, Berlin Classics - Aussi sur Deezer

- Quelques rapides recherches sur le bombardement de Dresde amènent inévitablement sur des sites qui prouvent hélas que l’idéologie nazie n’est pas morte en 45 et s’étale même complaisamment sur le web, récupérant sans vergogne les morts de Dresde (en décuplant généralement leur nombre, plus que ne le faisait Goebbels lui-même, comme si 25000 ça n’était pas suffisant) pour sa propagande. Cette page n’a évidemment aucun lien ni sympathie avec "ces gens-là".