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Evry - Fukushima

Negative blues, 1

20 juin 2011

Je viens d’acheter à une amie, pour quelques roubles, son scanner de films qu’elle n’utilise plus, un vénérable Nikon Coolscan III, qui fonctionne à merveille.

Du coup, fait quelques tests sur mes vieux films. Des photos adolescentes qui ne regardent que moi, et puis aussi mes premières photos « d’amateur de photo » dirons nous.

La photographie ne capture pas le temps, elle l’évoque, disait Bernard Plossu : souvenirs qui me reviennent, de ces années.

C’était en 1986, j’étais étudiant à Evry, à l’Institut de topométrie. Des études qui étaient censées me transformer un jour en géomètre-expert, et qui me plaisaient beaucoup : on y apprenait entre autres l’interprétation des photos aériennes, la restitution photogrammétrique, et beaucoup de mathématiques.

J’aimais beaucoup tout ce qui touchait la photo aérienne. Je me souviens d’un TP qu’on avait eu à faire là-dessus, et le temps que j’y avais consacré, avec passion, en recherches et constitution d’un dossier impeccablement présenté : une quinzaine d’heures ; et ma note : 14,5. À peu près la plus mauvaise de la classe, puisque tous les autres plus futés que moi, avaient recopié le corrigé récupéré auprès des élèves de deuxième année, et tournaient autour de 16.

Enfin je n’étais quand même pas trop nul, puisque j’ai fini l’année avec 15 de moyenne, malgré un 2 de moyenne en mathématique. Mais voilà : une note sous le 6, c’était éliminatoire. J’avais pourtant bossé, au début, mais sans résultat : j’avais atteint mon plafond intellectuel (pas bien haut, je sais) en math.

D’autant qu’on avait un jeune prof qui était paraît-il un brillant chercheur, mais qui était aussi vacataire à l’I.T., pour le plus grand malheur des étudiants : il était pédagogue comme moi je suis militant au FN, et on le considérait, nous, comme un fou dangereux. En hommage à un autre célèbre géomètre, nous l’appellerons K. et je constate grâce à M. Google qu’il exerce toujours : les cheveux moins longs et abondants, il a vieilli comme tout le monde, mais gardé le même profil de rapace (un dessinateur du fanzine des étudiants l’avait représenté une fois en vautour, au milieu d’un charnier d’étudiants morts en colle avec des notes entre 2 et 6, et pour légende : K. est content...)

Une fois posée sa serviette sur sa chaise, il ne faisait plus que débiter son cours à son tableau, sans jamais nous regarder ni nous adresser la parole. Il refusait aussi, malgré nos suppliques timides du début, d’utiliser la sono de l’amphi pour s’assurer du silence dans les rangs : « vous n’avez qu’à mieux écouter ». On était une bonne centaine dans l’amphi, aussi il fallait arriver environ une heure avant le début du cours pour être placé dans les trois premières rangées, si on voulait avoir une chance de suivre un tant soit peu ses démonstrations. Sinon, attendre qu’il ait rempli d’équations la partie inférieure du tableau, puis par un subtil mécanisme de poulies, renvoyé tout en haut la partie inférieure tandis qu’il remplissait la deuxième (qui était donc alors en bas, CQFD).

Ce que je n’ai jamais réussi à faire : ni arriver en avance, ce qui me semblait un déshonneur, une prostitution indignes de moi, ni comprendre quoi que ce soit de ses cours.

Alors ne restait qu’à recopier le mieux possible le haut du tableau, puis à la fin du cours, reprendre ses notes dans sa chambre de cité U, en compagnie des blattes, et tenter de leur trouver une signification, en regardant par la fenêtre, les avions décoller d’Orly. Et se demander à chaque fois, pour quelle destination. Moi j’en aurais bien pris un pour la Patagonie, et j’ai bien plus de chances avant de mourir, d’avoir vu le détroit de Magellan, que d’avoir compris quoi que ce soit à la théorie des moindres carrés.

Fenêtre

Dans le même temps, je venais de découvrir, par la collection Photo-Poche, Doisneau et Cartier-Bresson. Pour moi qui ne connaissais jusque là en matière de publication sur la photographie, que Chasseur d’Images, et étais relativement incollable sur la profondeur de champ, les vertus comparées des objectifs Nikon ou Leica, et les temps de développement de l’Agfapan 25 dans le Rodinal 1+50, c’était une révélation : ainsi donc, il existait des gens qui se servaient d’un appareil photo pour photographier autre chose que les insectes, les fleurs, oiseaux, bagnoles et de filles plus ou moins à poil devant un fond marron, qu’on voyait généralement dans mon magazine préféré.

C’était aussi l’année d’une grande exposition de Sieff au palais de Tokyo, dans de magnifiques tirages de Jean-Yves Brégand, un vrai magicien du laboratoire.

Trop c’était trop. En plus de la compagnie des blattes (énormes), j’avais le cafard, dans cette ville nouvelle, moi qui n’avais connu jusqu’ici que mon bled de trois mille âmes et la petite rue tranquille de Bordeaux dont je ne sortais que pour aller au lycée ou rêver chez Mollat, devant les bouquins de spéléo.

Je savais que je ne passerais pas en deuxième année. Et redoubler pour avoir encore 15 l’année suivante, mais sans doute pas plus que 3 ou 4 en math et encore, en travaillant dur, ne m’enthousiasmait pas plus que ça.

Alors j’ai commencé à sécher les cours de math de K., puis les autres, puisque de toutes façons c’était foutu, et me balader dans les rues de cette ville que je détestais. En me disant que si Doisneau en son temps, avait su faire du beau avec Gentilly et autres Arcueil, ça devait quarante ans plus tard être possible de faire aussi des photos à Evry. En fait, c’était ça, ou rentrer à la maison, et pour faire quoi ? Ça ne répondait pas à la question remarquez — un sursis, juste.

Alors j’ai marché des heures et des heures, avec le petit Minox autour du cou ou à la main, photographiant principalement les enfants : les adultes, je n’osais pas (même encore aujourd’hui, c’est une épreuve à laquelle j’ai du mal à me frotter, et d’ailleurs je n’ai plus fait depuis, de ce qu’on appelle nous autres, photo de rue).

Je retrouve aujourd’hui ces photos sans grand intérêt photographique : des images de débutant, du sous-Doisneau, du sous-sous-HCB. Mais bon... une tentative naïve, mais sincère de dire la ville, et la solitude qu’on y ressentait. Et peut-être aussi la possibilité d’y vivre malgré tout, à condition de n’avoir pas connu autre chose.

RER

Accident

Fille au chien

Amoureux

Musique

Je n’en aurais sans doute pas parlé ici, si je n’avais retrouvé dans le lot, aussi, cette dernière (ici en grand)

C’était en 1986. Des affiches des Verts proclamaient Plus jamais Tchernobyl ! Les enfants s’amusaient à les déchirer, comme s’ils pressentaient que si, des Tchernobyl, il y en aurait d’autres.

Mais ça ne pourra pas arriver chez nous, parce que les japonais sont des zazous imprudents et irresponsables, qui construisent des centrales mal foutues, sur des zones sismiques et au bord de la mer ; pas nous, qui avons la meilleure technologie du monde et des décideurs bien plus intelligents que toutes ces faces de citron et mangeurs de riz.


Au final, je ne suis pas devenu géomètre, mais je fais toujours des photos. Et c’est bien comme ça, merci M. K.

Messages

  • A lire ta mésaventure estudiantine, je suis rassuré dans le choix que j’ai fait il y a quelques années de m’en tenir à un BTS Géomètre-Topographe : nous devions avoir le même niveau en maths ! Rassures-toi certains profs ne changent pas.
    Nous, c’était en physique, un mec qui ne comprenait pas toujours ce qu’il était censé enseigner, et qui balançait tel quel des cours trouver sur le net (on avait fini par retrouver sa source...).

    Géomètre est un beau métier, mais finalement on peut s’accomplir dans d’autres domaines plus ou moins connexes.

    Elles sont sympathiques ces photos, et les 3, 5, 6 et la dernière sont réussies. Rien n’à changer, sauf les tenues vestimentaires.