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Hoax argentique

Des photos qui attendaient depuis 68 ans d’être développées

5 juin 2011

Facebook est parfois une source d’étonnements divertissants.

Ainsi hier, je reçois un message d’un bon copain, me disant : « Des images incroyables... Je pense que tu vas apprécier... »

Venant de ce copain, je me doute qu’il ne s’agira pas d’un Power Point d’images de cul, ou de petites fleurs ou de couchers de soleils avec une morale niaiseuse à la fin, assortie d’une injonction de faire circuler cette médiocrité, si j’aime un tant soi peu ma famille et mes amis. Donc, je clique sur le lien, et découvre un album d’images effectivement spectaculaires, de l’attaque japonaise sur Pearl Harbour en 1941.

Les images sont belles — si tant est qu’on puisse trouver belles, des images de bombardements, de destruction, de guerre, quoi — mais ce qui m’a interpellé davantage encore, était le titre de l’album d’images : « Pearl Harbor (photos développées 68 ans après) », et la légende qui accompagnait ces photos.

Pellicule laissée 68 ans dans un appareil photo retrouvé dans un entrepôt de matériels déclassés, à Pearl Harbour, par des personnels chargés d’effectuer du rangement. Ce n’est pas aussi extraordinaire que le stock de champagne datant de la période prérévolutionnaire française, très récemment découvert sous la mer au large de la Scandinavie (Finlande) et qui ,bien que madérisé, est toujours buvable......et surtout vendable pour des millions de dollars . La qualité des photos témoigne des bonnes conditions du stockage - humidité...- . Il s’ agit d’ un incroyable ensemble de photos prises pendant l’ attaque japonaise contre Pearl Harbour en décembre 1941, avec un appareil-photo Brownien. Le film vient d’ être développé après être resté pendant près de 68 ans dans l’ appareil conservé dans un entrepôt Foot Locker. Imaginez la tête en labo lors du développement.

Pour le coup, ma curiosité a été sérieusement aiguisée. Vous savez que je suis un de ces derniers des mohicans que sont les adeptes de la photographie argentique (on est de plus en plus nombreux, de mohicans, remarquez, mais chut, il ne faut pas que ça se sache, on aime bien ça, passer pour des dinosaures en voie d’extinction, et se faire moquer par les cousins quand on sort le Nikon mécanique dans les réunions de famille). Alors des images argentiques, ressurgissant par miracle 70 ans après l’année de leur prise de vue, et développées 68 ans après, voilà évidemment de quoi émoustiller mes quelques neurones de fossile vivant.

C’est quand même formidable l’argentique : non seulement ça fait de belles photos, mais ça peut même rester presque des siècles et des siècles en attente de développement, comme ça, dans un appareil photo, et puis un beau jour : lumière ! On trouve un vieil appareil dans un hangar, on développe la pellicule, et on se trouve avec de magnifiques Documents d’Histoire, au piqué et au modelé extraordinaire : comme une partita de Bach qui serait restée inconnue jusqu’ici, au fond d’un placard.

C’est une belle histoire, cette histoire de pellicule oubliée. Comme celle de la célèbre photo de Robert Capa, embarqué dans la seconde barge du débarquement de 44, et lavée à l’eau trop chaude par le laborantin trop ému (pas de mail, de fax, à l’époque, le film envoyé par avion, ou bateau, aux USA : les toutes premières photos du débarquement pour les journaux, imaginez l’importance et l’urgence pour l’époque, de cette pellicule). Et cette extraordinaire réticulation de la gélatine, qui en fait une photo techniquement ratée, mais bien plus chargée d’émotion et de sens, que sans cet accident.

Alors oui, emballé par cette belle histoire. C’est pas avec les appareils numériques d’aujourd’hui que ça pourrait arriver, cette histoire-là, tiens...

Sauf que : à y regarder de plus près, les images ne collent pas avec le descriptif.

Pas besoin d’être un grand spécialiste pour voir que ces images ont été prises par une chambre de presse au format 4x5", probablement la célèbre Graflex Speed Graphic. D’abord parce que c’était l’appareil de référence des photographes de presse et correspondants de guerre de l’époque, the Old Reliable comme ils l’appelaient. L’utilisation du Leica et du Rolleiflex était encore assez rare. Par les proportions uniques largeur x hauteur = 4x5, le rectangle moins allongé que celui du 24x36 ou 4,5x6, mais quand même un rectangle : pas le carré du Rolleiflex. Et puis surtout, de par l’extraordinaire définition, l’absence de grain, le modelé propres au grand format, évidents même sur une petite image web :

Donc, l’appareil est forcément une chambre 4x5" : et pas un Brownie (et pas Brownien), appareil de type box, simpliste, pour photos familiales. Et totalement incapable de donner des images d’une telle qualité. Deux appareils sans aucun point commun :

Or, oyez, oyez, braves gens : une chambre de presse utilise des plan-films, des films au format carte-postale de 10x12cm, que l’on place dans des chassis. Et pas une pellicule en rouleau. Impossible, donc, que ces images viennent aussi de la même pellicule. Il eût donc fallu, que l’on retrouvât à côté de l’appareil, une pleine caisse de ces châssis exposés et non développés. Et pourquoi diable, se serait-on donc donné la peine de prendre ces photos, d’un moment crucial de la seconde guerre mondiale, pour ne pas les développer immédiatement ?

Enfin, regardez bien les petites vignettes : certaines images sont d’un noir et blanc neutre, d’autres ont été travaillées dans Photoshop ou autre pour leur donner une teinte sépia (l’équivalent numérique des « virages » argentiques). Mais il n’y en a pas deux, qui ont rigoureusement la même dominante. Elles ne proviennent donc pas de la même source.

Donc, si les images sont authentiques, la légende est fausse. Mais, serait-elle possible ?

Le procédé argentique repose sur la notion d’image latente qui est présente sur la gélatine par l’action de la lumière, et qui attend le processus de révélation qui va transformer les halogénures d’argent, instables, en argent métallique qui défiera le temps. Cette image latente est fragile : elle disparaît petit à petit. Elle est sensible aux vapeurs chimiques. À la chaleur. Aussi on recommande de développer le film le plus rapidement possible, après l’exposition.

Je ne suis pas spécialiste des images latentes. Mais c’est une question qui revient de temps en temps sur les forums de photo argentique : « j’ai trouvé une pellicule ancienne exposée, comment la développer ? » Ce n’est jamais facile, jamais gagné d’avance. Mais toujours l’émotion, et l’espoir de découvrir des images exceptionnelles.

Cela m’est arrivé une fois, avec un film âgé d’une quarantaine d’années. C’est un très beau souvenir, et une de mes plus fortes émotions photographiques. Mais le résultat n’avait rien à voir, avec les images postées sur Facebook : le papier protecteur du film 120 avait marqué la gélatine, elle-même avait vieilli. Un voile était apparu.

De cet exemple unique on ne va évidemment pas tirer une loi générale. Mais on peut valablement subodorer, qu’une image latente de 68 ans, sera bien affectée. Et que les images n’auront pas l’éclat de ces photos...

Donc, définitivement, non, désolé : l’histoire est belle, mais elle est fausse.

Dernière étape : rechercher un peu Pearl Harbour dans Google Images. Ces photos sont les premières qui sortent. Plusieurs sites les reprennent. Plus intéressant : on retrouve la même légende à plusieurs reprises, sur un forum d’histoire.

Et creuser un peu, nous amène enfin à la vraie source des photos, sur le site de la US Navy.

La belle histoire de la pellicule oubliée dans le Brownie, dans un entrepôt Foot Locker (le détail qui tue...) est donc, sans aucun doute possible, un hoax, une légende urbaine.

La question qui me tarabuste maintenant, c’est juste : « Pourquoi » ? Qu’est-ce que cette légende fausse, apporte aux images, à leur diffusion ?

Au niveau du sens : je vois ça du même tonneau que la photo de Capa, ou de ma belle inconnue de la Marne. À l’image se superpose une couche de hasard, d’irrationnel, d’accidentel et de merveilleux. Cette histoire peut aussi être une grille de lecture de l’image. Ou du moins, elle peut en rendre l’approche plus facile : a priori, ces photos ne sont pas le genre d’images qui m’attirent le plus. Je n’ai pas le souvenir d’avoir fait de moi-même, des recherches iconographiques sur Pearl Harbour. Associées d’une belle histoire d’images perdues et retrouvées (comme les vidéos perdues d’Apollo XI, histoire, elle, authentique) elles m’intéressent évidemment davantage.

La légende urbaine donne évidemment à ces photos, une diffusion qu’elles n’auraient pas eu sinon. J’y contribue avec ce billet.

Mais malgré tout, non, ces photos sont belles. On ne connaîtra sans doute jamais, sans recherches difficiles, le nom du, ou plutôt des, GIs photographes qui ont réalisé ces images. Elles resteront à tout jamais anonymes. Mais cela n’enlève rien à leur force.

On pourrait imaginer, poster sur Facebook, les mêmes photos, avec ce texte-là, plutôt que l’autre :

Ces photos représentent l’attaque japonaise sur Pearl Harbour en 1941. Elles proviennent des archives de la US Navy, et ont été prises par des photographes militaires anonymes, sans doute tous décédés aujourd’hui. Ces photographes travaillaient à l’époque avec des chambres photographiques utilisant du film argentique sous forme de feuilles coupées de format 10x12cm, ce qui explique la netteté et le modelé de ces images qui pouvaient supporter, du fait de leur format, à la fois les plus grands agrandissements, comme les recadrages les plus sévères, tout en conservant une grande qualité.
Ces négatifs soigneusement archivés par la Marine américaine, sont arrivés jusqu’à nous dans un état de conservation exceptionnel.

La simple réalité, parfois, vaut bien une mauvaise fiction.

Messages

    • Salut Jacques,
      merci pour cet article. C’est bien de prendre le temps de rédiger tous ces textes avec tes réflexions, expériences et recherches et de nous les livrer. ça ouvre un peu l’esprit ;-)
      A+ !
      Seb

  • Merci de ces explications. J’ai moi aussi reçu ce message, car plusieurs années plus tard, (le dernier message datant de 2011), il ’tourne’ encore (mais pas sur facebook, en mail) - mais je n’y croyais pas vraiment car je sais que les pellicules non developées se détériorent assez vite. Ces explications complètent mes connaissances.