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Rêver La Verna

Histoire d’une photo qui n’existait pas.

8 mai 2011

Il est de ces lieux dont on rêve depuis l’enfance, depuis toujours : le Cap Horn et les quais de Punta Arenas, où, sûr, on ira un jour, traîner avec un Leica (prévoir acheter le Leica), et peut-être chatouiller le détroit de Magellan avec les palmes ou un kayak. Le phare d’Ar Men aujourd’hui livré à la pourriture. L’Islande. Une traversée sur un cargo, ou mieux un brise-glaces, peut importe où, et de de quoi, juste pour y perdre la notion du temps. Et puis la Verna.

J’en ai déjà parlé à plusieurs reprises sur le blog, mais chacun sait que je radote. Quarante-huit ans bientôt, après tout c’est le bel âge pour démarrer un Alzheimer.

La Verna ne se raconte pas, ne se décrit pas, se photographie encore moins.

On peut raconter encore une fois l’anecdote de sa découverte par Epelly, Lépineux et Théodor en 53, qui ne voyant autour d’eux que ténèbres en haut, en bas, et sur les côtés, crurent un instant avoir traversé la montagne et débouché à l’air libre :

« Dis, Georges..., quelle heure est-il ? » Il n’est que 6 heures et demie du soir. Au mois d’août, le soleil est haut encore. Cette nuit, c’est toujours la nuit souterraine, c’est la nuit d’une nouvelle et colossale caverne » [1].

On peut toujours dire combien de fois on logerait Notre-Dame de Paris, la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe, à l’intérieur : deux fois, quatre fois, six fois, qu’est-ce que ça change ? La Verna se dérobe à ces projections parisiennes. Ce que l’on sait : 245 mètres de diamètre, 194 mètres de hauteur, superficie : 5 hectares, volume : 3,6 millions de mètres cubes... Ça ne vous parle pas plus ? C’est normal. Les chiffres ne parlent qu’aux ingénieurs et aux machines.

Je suis revenu à la Verna, deux fois, le mois dernier. Contrairement à la première fois je savais, en traversant le tunnel, à quoi m’attendre. Le courant d’air glacial ne m’avait pas surpris, et j’avais par bonheur mis la grosse veste dans le sac, sans savoir que la remontée d’Arphidia se terminerait ce jour-là, par une visite imprévue à « Dame Verna », une heure en compagnie d’un petit groupe de touristes franco-espagnols charmants. J’étais en train de casser la croute devant la porte du tunnel, à côté de mon trépied. « Tu nous accompagnes ? » ça ne se refuse pas.

Une heure passe vite à la Verna. Je suis resté avec le groupe pour le plaisir d’écouter Jef, dont la passion pour la grotte est intacte au bout d’un an de visites et 9 000 visiteurs, et communicative. Pourtant, c’est toujours la même grotte, et toujours la même histoire ; mais la Verna est un peu comme la mer : toujours la même, et on ne s’en lasse pas.

Un heure passe vite, trop vite. À peine le temps de prendre la mesure de l’espace, et le vertige du temps qui vous saisit là-dedans, à contempler les calcaires de l’ère primaire, verticaux, les « calcaires des canyons », plus récents, cent mètres plus haut, et entre les deux, la discordance hercynienne, ce plancher de roches dures qui s’est un jour, ou en plusieurs siècles ? effondré entre les deux bulles de roches rongées par les eaux, créant ainsi une des plus vastes salles souterraines du monde, voici deux-cent mille ans.

À peine le temps de méditer sur l’audace des spéléos de 1961, qui sur la seule intuition que la rivière devait autrefois continuer au même niveau, se sont lancés (Felix Ruiz de Arcaute, Juan San Martin le bien nommé) dans une escalade aveugle et insensée de quatre-vingt mètres, dans les ténèbres de la Verna, à la pauvre lumière de leurs lumignons à acétylène. La rivière n’y était évidemment plus, qui se perd depuis deux-mille siècles dans les galets de la salle, mais la galerie fossile Aranzadi se trouvait bien là où ils espéraient la trouver.

Et on retrouve dans l’autre sens, vent dans le dos cette fois, le tunnel.

Le lendemain cette fois nous avions rendez-vous, les mêmes, La Verna, Jef Godart, et moi, avec un autre petit groupe de visiteurs. Des jeunes de Sainte-Engrâce, et un club de randonneurs venus à pieds et qui avaient trouvé éprouvante la montée du ravin d’Arphidia (de fait, elle l’est, surtout dans la neige et avec un trépied photo). Plus l’appareil photo.

J’en avais amené deux : la chambre Speed Graphic, avec l’idée de l’utiliser pour faire un panoramique de la salle, et l’Hasselblad, en tant qu’appareil favori et sur lequel on peut compter en toutes circonstances (à condition de mettre un film, dans le magasin).

Cette fois-ci, c’était une visite de deux heures. On y prend le temps de faire un peu d’histoire du gouffre, et surtout, c’est le temps nécessaire à ce que les sens prennent — difficilement — la notion du volume, et de l’espace de la salle. On ne visite pas la Verna au pas de course. Elle se mérite (par l’ascension du ravin, ou le recours au 4x4), se fait désirer, le long des 600 mètres du tunnel, et ne se livre pas comme ça à l’œil et au cerveau. C’est comme un appareil photo : le champ est trop étroit. L’œil est obligé de faire son panoramique, le cerveau d’assembler tout ça, on cherche à comprendre, on se sent dépassé, et voilà, tout ça prend du temps. En une heure on aperçoit. Il faut bien le double, et mieux encore, revenir, pour comprendre. Et alors ressentir comme une jouissance la pleine mesure du vide, des ténèbres, de la majesté des blocs, du chaos, la perfection de la coupole, comme celle d’une immense église romane, le mystère de la rivière qui cascade sur 80 mètres de hauteur (qui paraissent dérisoire, depuis la plateforme de visite) et disparaît.

Ce deuxième jour, j’avais quartier libre dans la salle, pour tenter d’en faire une photo. Enfin, des photos, pour en faire une photo. La chambre grand format je n’ai pas pu l’utiliser : impossible dans l’obscurité, malgré les puissants projecteurs, de faire le moindre cadre, et plus embêtant, la mise au point sur l’infini (seule valeur de distance qui ait cours, dans la salle). Heureusement restait le Blad et son objectif grand-angle.

J’ai fait deux séries de clichés, à trois minutes de pose chacun la première, puis deux minutes mais à pleine ouverture de diaphragme, pour la seconde. Avec l’espoir évidemment que le film enregistrerait quelque chose, mais comme une séance-test et sans aucune certitude quant au résultat. Une mosaïque de neuf clichés avec un recouvrement partiel horizontal comme vertical pour la première série, six seulement pour la deuxième, qui s’est révélée mieux exposée, pour essayer d’enregistrer le plus possible de la salle.

Retour ensuite du groupe de randonneurs, et la brave dame qui demande si on n’a pas trouvé de traces d’occupation préhistorique ? Ben, non, voyez-vous, le tunnel date de 1960, et avant, pas d’autre accès que les grands puits de la Pierre Saint-Martin : 300 mètres et plus de verticale, à quatre kilomètres de galeries d’ici, et sept-cent mètres plus haut... Avec la rivière et ses crues entre les deux... La préhistoire ici commence en 1953. Avant c’est l’échelle géologique.

Scan des négatifs à 1600dpi et assemblage des pièces du puzzle dans le logiciel Hugin, finalisation dans The GIMP. La perspective évidemment, sans tête panoramique pour l’appareil, est totalement fausse, et arbitraire : l’assemblage des six clichés a vaguement la forme d’un arc de cercle, que j’ai étiré dans tous les sens pour le faire rapprocher le plus possible à un rectangle, avant de couper ce qui dépassait.

Et quand bien même j’aurais disposé d’une tête panoramique, et su m’en servir : de toutes façons cette vision-là, l’œil n’en est pas capable, qui ne peut voir qu’une petite partie de la salle à chaque fois. Et encore, la partie la plus éclairée, ou au contraire, les ombres. Pas les deux à la fois. Le film seul, et encore à condition de le travailler convenablement ensuite, a la capacité de restituer les ombres comme les hautes lumières de la galerie Aranzadi, ou de la plage de galets, là où sont, semblables à des fourmis dans une salle à manger, les dérisoires silhouettes humaines de deux mètres de haut. La projection dans un rectangle, d’une boîte crânienne de 3.6 millions de m3, n’a pas plus de sens, que ce soit en projection cylindrique, équirectangulaire, conique ou autre : ça-ne-rentre-pas-et-c’est-faux. Mais n’est-ce pas un peu le propre de toute photographie ?

Pour moi ce n’est pas vraiment une photographie, car au final c’est le traceur de Gilles qui a imprimé, sur du beau papier Harman Baryta, en 50x70cm, l’assemblage construit par ordinateur, de l’image qu’on conservait dans la tête. Et qui a quand même fière allure.

Pas question d’art là-dedans. Pas de vision personnelle non plus. Juste un peu de technique (et vive l’informatique et l’imagerie numérique, qui ouvrent ces horizons impossibles à la seule photographie argentique) et de chance aussi.

L’image, donc, même en 50x70cm, est aussi inapte à décrire la salle à qui ne l’a pas vue, qu’une boîte à musique à jouer une symphonie de Mahler. Mais bon, c’est ma photo de la Verna, qui trône sur la cheminée de la chambre, première chose que je vois le matin, avec le petit galet devant, et dernière chose que je vois avant de dormir le soir. Peut-être une création cependant, puisqu’elle existe, et qu’elle représente, à partir de quelque chose qui existe réellement (ou plutôt n’existe pas, cet immense vide) autre chose, qu’elle tente d’évoquer.

« Une aquarelle, disait Hugo Pratt, n’est pas une histoire. C’est la traduction d’une sensation, d’un souvenir, d’un état d’âme. »
Idem cette image que décidément, non, je n’appellerai pas photographie : juste la traduction d’un souvenir, d’un état d’âme, et un support de rêve. La Verna, plus on la voit, plus on en rêve.

(Image de plus grandes dimensions sur ma galerie Flickr)