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Au bout du monde, en négatif

28 février 2011

C’est en lisant le texte de François sur Tancrède Pépin que j’ai plongé dans mes archives photo, pour chercher une image correspondant à son texte, et mes propres souvenirs.

J’ai connu aussi le Tancrède Pépin dont il parle, qui habitait un logement de service de gardien, et/ou d’éclusier, tout au bout de la route de la Digue, là où elle n’est plus qu’une vague levée de béton, puis de sable, puis plus rien, face à l’immensité de l’anse de l’Aiguillon.

Bout du monde

Souvenir d’y être allé quelques fois en visite avec les grands-parents, dans la maison au milieu du parking où pourrissaient les antiques camions et pelleteuses de la Vallée du Lay : dans mon enfance à moi, il y avait déjà beau temps que la conquête de terres sur la mer était terminée.

Pelleteuse

Pas vraiment de souvenirs autres de Tancrède Pépin, sinon que c’était un homme jovial, que la grand-mère l’appelait par plaisanterie « le roi Pépin » à cause de Pépin le Bref, qu’il y avait probablement sur la toile cirée un verre de vin pour le grand-père, une tasse de café pour la grand-mère, et « qu’est-ce qu’il prendra le petit ? — Rien, merci, ou de l’eau. » Je découvrirai plus tard chez d’autre amis des grands-parents à la Faute sur Mer, sans enthousiasme, le thé. La deuxième rencontre avec cette boisson, nettement plus exaltante, aura lieu encore longé sur la margelle d’un puits de la Vienne au fond duquel s’ouvrait une grande salle souterraine (grande pour le Poitou s’entend — mais à l’époque, c’était pour moi la Verna), en compagnie de spéléologues de Poitiers. Et celle-là fera de moi pour la vie un adepte inconditionnel de ce breuvage.

Tancrède Pépin, juste un nom, mais associé pour toujours à l’idée de Bout du monde, dénomination de l’endroit où il habitait. J’ai toujours été fasciné par cet endroit, et y suis pendant des années, retourné avec l’appareil photo, à chaque fois qu’une occasion me ramenait vers la Vendée. Comme une plongée dans les eaux souterraines de la mémoire.

D’habiter désormais le pays Rochefortais un peu plus au sud, mais un aussi un pays plat, de marais et de vent, fait que l’attirance vers ce bout du monde-là s’est estompée. Et si je vais toujours chercher mes rêves dans les bouts du monde et pays de vent, c’est désormais ailleurs.

Bref, je cherchais une photo, de ce bout du monde-là, celui de Tancrède Pépin, et des pelleteuses de la Vallée du Lay.

Pour la galerie ça fait pas mal de temps que j’ai scanné quelques unes de mes photos de ce coin. Retrouvé sans peine sur mon disque dur, l’année : 1987.

Une minute ensuite a suffi pour ouvrir le classeur de planches-contacts correspondant, trouver celle du film cherché (le 12) et le négatif correspondant dans le classeur 1987 (je conserve séparément les planches et négatifs pour éviter possible contamination chimique des négatifs par des planches mal lavées).

Ce faisant je me suis bien reproché de ne plus être aussi rigoureux qu’autrefois sur la fabrication des planches-contact : le scanner a ses avantages aussi, mais je ne numérise et n’archive pas tout. La planche-contact argentique c’est ennuyeux à faire, mais un outil d’archivage d’une simplicité et efficacité quasi absolues.

L’émotion est venue en sortant le négatif choisi, de sa pochette cristal. Pourtant j’en manipule presque tous les jours actuellement, des négatifs 6x6 noir et blanc. Celui-là n’avait rien de plus, rien de moins, que ceux que je traite en 2011. J’ai juste changé de marque de film, plus par économie qu’autre chose ; ne suis pas un fétichiste du grain ou absence de grain, de tel ou tel film — tout film Kodak, Ilford, Fuji ou Foma bien traité est bon, enfin bien assez pour moi).

Négatif

C’est juste que je ressors rarement ces vieux négas. Et que calcul rapidement fait, celui-là avait vingt-cinq ans. Je ne me souviens pas l’avoir jamais tiré, donc il n’était jamais sorti de sa pochette depuis le printemps 87. Mon troisième film avec le premier appareil Hasselblad.

C’est émouvant, ce petit rectangle de celluloïd souple. Pas une rayure, pas une poussière. Comme s’il était juste coupé après séchage et développement.

Vingt-cinq ans. Je l’ai posé sur le scanner, numérisé la photo choisie (ce n’est pas parce qu’on aime l’argentique qu’on n’apprécie pas la facilité du numérique, et la possibilité qu’il offre, de partager ses images avec le monde entier bien mieux que les beaux tirages au sélénium qui s’entassent au fond d’un carton dans le cagibi). Puis remis doucement dans sa pochette, en le tuilant en peu. À son tour, remis la pochette dans la boîte orange de papier Agfa Record Rapid, mon papier de tirage favori, et qui n’existe plus.

L’image elle-même, celle-là du moins, ne porte pas la marque du temps. Je n’y suis pas revenu depuis longtemps, mais je suis presque certain que je pourrais la refaire à l’identique aujourd’hui (bémol : Xynthia est tout de même passée par là).

Bout du monde

Je ne suis pas plasticien. La photographie m’intéresse, et me fascine principalement dans son rapport au temps. Dans ce que raconte l’image ou dans les questions qu’elle pose, comme la technique. En rangeant la mince pochette de papier cristal dans sa boîte, je me suis dit que dans cent ans, si personne ne l’a mis à la poubelle entre temps, et sauf feu ou dégâts des eaux ou de l’humidité, mon négatif sera toujours intact. Dans le même temps, tous les fichiers numériques de ces images auront très certainement disparu, sinon physiquement, du moins dans l’immensité des tera-tera-tera-octets de données informatiques du réseau mondial.

Ça n’a que peu d’importance, j’ai bien conscience que mes petites images n’ont pas vocation à perdurer au-delà de ma propre vie et même simplement de l’intérêt que je suis seul à leur porter — et même, pour combien de temps ?

Reste que voilà : tout fragile et mince qu’il soit, un négatif c’est un support de souvenirs, de rêves, de sentiments passés (quelques planches avant le Bout du monde, et régulièrement dans les classeurs, des images bien plus intimes, rappelant des moments, des amours, qu’on aurait oublié sinon, ou dont se souviendrait avec moins d’acuité).

Comme si une vie pouvait s’écrire, puis se stocker, dans des boîtes de carton orange, qu’il suffirait d’ouvrir et de poser sur la vitre d’un scanner ou un passe-vues d’agrandisseur, pour ramener en vie Tancrède Pépin, le toucher de la toile cirée, et le goût d’une tasse de thé pris avec des doigts pleins d’argile, sur la margelle d’un puits du Poitou, l’amour dans un pré ensoleillé.

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