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La Pierre, 3 : La Verna

Petite suite karstique, 3/4

8 novembre 2010

Et soudain, ce fut l’apothéose. Dans le vacarme assourdissant de la cataracte qui à leurs côtés s’élance dans le vide et disparaît, les trois hommes se sont brusquement arrêtés au bord d’une immense et totale obscurité. Leurs puissantes lampes la tâtent en vain : devant, rien, à gauche, rien. Rien à droite, rien au-dessus, rien au-dessous. C’est hallucinant !

Une idée folle traverse l’esprit de Jimmy Théodor : la montagne a été entièrement traversée, et ils viennent d’émerger à l’extérieur, en pleine nuit... Il lève la tête, scrute le ciel. Mais nulle étoile n’y luit...

« Dis, Georges..., quelle heure est-il ? »

Il n’est que six heures et demie du soir. Au mois d’août, le soleil est haut encore. Cette nuit, c’est toujours la nuit souterraine, c’est la nuit d’une nouvelle et colossale caverne.

Haroun Tazieff, Le gouffre de la Pierre Saint-Martin

La salle de La Verna était découverte. C’était le 13 août 1953.

Colossale est le mot : imaginez une cloche à fromage, ou l’intérieur d’un crâne humain, de 245 mètres de diamètre, et 194 mètres de haut... Ou plutôt non, n’imaginez pas : on n’y arrive pas. Ne comptez pas trop non plus plus sur les photos que l’on trouve sur le net : aucune photo, même un superbe panoramique, même une modélisation 3D, n’est capable d’évoquer vraiment les dimensions de La Verna pour qui ne l’a pas vue de ses yeux.

Dire qu’elle pourrait contenir six fois Notre-Dame de Paris, ou qu’une équipe de fadas de l’École Polytechnique a fait voler une montgolfière à l’intérieur, ne pourra pas plus vous en donner une image réaliste : La Verna dépasse, simplement, nos capacités de représentation graphiques ou imaginaires, de ce que peut être une salle souterraine géante.

Un peu d’histoire. En 1960, EDF creuse un tunnel à partir du ravin d’Arphidia à Sainte-Engrâce, pour accéder à la salle, dans l’espoir d’y capter la rivière pour la production d’électricité. Mais les relevés topographiques des spéléologues ne sont pas assez précis... Malgré le percement de galeries dans six (de mémoire) directions différentes, aucune n’aboutit. [1] Il faudra l’envoi dans le gouffre (par le puits Lépineux, donc...) d’une équipe de géomètres professionnels équipés de théodolites, pour établir une topo suffisamment précise pour permettre la jonction.

Mais le projet de captage n’est pas rentable à l’époque, et donc abandonné. Le tunnel est par contre précieux pour les spéléologues à qui il permet un accès facile au gouffre, sans passer par les grands puits. L’exploration continue donc, y compris en amont de la salle Lépineux, principalement à partir de La Verna. Le tunnel permet aussi les grandes traversées du réseau PSM depuis les gouffres SC3, de la Tête Sauvage ou Lépineux.

Dans les années 90, la SHEM, filliale de GDF Suez, reprend le projet de captage à son compte, avec un projet parfaitement respectueux de l’environnement : juste un petit barrage dans La Verna ; la conduite forcée enterrée sur toute sa longueur, sous le tunnel EDF puis jusque dans la vallée où se trouve l’usine électrique, discrète dans le paysage. Énergie propre, renouvelable, impact faible sur l’environnement, du beau travail. Tout est automatisé. L’eau de la Pierre étant parfaitement limpide, peu ou pas de maintenance. Le projet est rentable au bout de dix ans, ce qui est un délai court dans ce domaine paraît-il.


(Photo Brice Maestracci)

Le tunnel EDF était vétuste, limite dangereux, et difficile d’accès : les spéléologues voient donc plutôt d’un bon œil sa réfection, comme celle de la piste d’accès. Les élus de leur côté imaginent rapidement profiter de l’accès facilité, pour faire de La Verna un nouveau site touristique...

Plusieurs études de faisabilité sont menées, qui ont toutes la même conclusion : un aménagement touristique coûterait horriblement cher, et ne serait pas rentable. On consulte alors le comité départemental de spéléologie des Pyrénées-Atlantiques (CDS64), les spéléos du coin, quoi : « Qu’est-ce que vous en pensez ? Que pourriez-vous nous proposer ? »

Le CDS 64 missionne Jean-François Godart, un vieil habitué de La Pierre, pour établir un nouveau projet. Il raisonne en amoureux du gouffre : oui aux visiteurs, non au tourisme de masse. La Verna n’est pas et ne peut pas devenir un nouveau Padirac. Pas question de Disneylandifier le gouffre de la Pierre Saint-Martin ou d’en faire un énième parc d’attraction à thème... Les milliers de visiteurs par an des gorges de Kakouetta, que les élus rêvaient de faire monter aussi à La Verna, devront, s’ils veulent voir LA salle, la mériter : réservation obligatoire, et petits groupes uniquement. Accès à pied par le ravin (d’Arphidia, balade superbe, 2h en prenant son temps, mais ça grimpe sec sur la fin) ou en minibus 4x4 de huit places seulement. Pour autant ce sera accessible à tous, tant sur le plan matériel (aussi bien pour les personnes à mobilité réduite) que financier (tarifs raisonnables). Trois ou quatre emplois créés sur place, et la conduite des navettes pourra fournir un complément de revenu bien appréciable, aux agriculteurs de Sainte-Engrace.

L’aménagement de la salle sera lui aussi, à cette image : minimal. Un long balcon sécurisé en béton, plat, au débouché du tunnel, soit à mi-hauteur de la salle. Vue plongeante vers le bas (des silhouettes de spéléos cent mètres en contrebas, donnent l’échelle...) comme vers le haut. Des éclairages, forcément, mais pas des illuminations. La salle se suffit à elle-même, et les visiteurs qui se donneront la peine de monter jusqu’ici le feront pour y ressentir l’ambiance d’un gouffre profond au cœur de la montagne ; pas d’une boîte de nuit. De cette manière, cela coûte aussi beaucoup moins cher que ce que les études précédentes avaient prévu.

Et cerise sur le gâteau : les passionnés pourront partir à la découverte des grandes salles du gouffre, hors zone touristique et balisée, avec un moniteur spéléo...

« La Pierre » n’est pas défigurée, marchandisée : on y produit juste une énergie propre, avec très peu d’impact sur l’environnement. On facilite l’accès aux spéléos. On permet aux curieux un peu motivés de contempler une merveille de la Nature, et au spéléos en chambre de réaliser leur rêve d’exploration du gouffre mythique, s’ils sont un peu sportifs.

Voilà l’idée, le projet, et la réalisation que Jean-François Godart soumet aux élus, et que la SHEM co-finance, un partenariat public-privé exemplaire, gagnant-gagnant. La Verna ouvre la porte de son mythique tunnel aux premiers visiteurs en juillet 2010 et c’est une totale réussite.

Est-il besoin de préciser que rendez-vous était pris avant le départ de la maison, pour La Verna, mais aussi une pointe spéléo vers la salle Chevallier ? J’ai toujours été affreusement frustré, lors des visites de cavités aménagées, de devoir rester derrière les barrières, quand on devine au-delà, que « ça continue »...

Je suis coutumier des actes manqués, notamment les rendez-vous que j’oublie en toute bonne foi quand ils ne m’intéressent pas. Ici, c’est un acte manqué à l’envers : nous avions rendez-vous pour le vendredi, je me suis présenté avec les enfants dès le jeudi... Revenez donc demain ! Mais il faisait beau, on a bien profité de la journée sur les crêtes...

Vendredi temps gris et grand vent. Un temps idéal pour aller sous terre. Montée donc au tunnel en 4x4. Équipement. Les combines de spéléo modernes sont bien plus légères et souples que ma vieille qui moisit au grenier, et les lampes à acétylène ont été détrônées par les LED. Petite concession à l’hygiène avec le matériel collectif : sous le casque on met une charlotte qui atténue un peu la prestance des explorateurs, mais permettra aux suivants de ne pas mettre leur front dans notre transpiration.


Jean-François (à l’arrière-plan sur la photo) ouvre la porte du tunnel, doucement, pour faire mugir le vent de la montagne dans l’entrebâillement. Frissons... Le vent dans le tunnel est glacial. 600 mètres de tunnel, c’est très long et on est déjà dans une ambiance souterraine...

Tunnel de La Verna
(Photo : Brice Maestracci)

À l’extrémité : comme les pionniers, que du noir, partout... « On part en balade spéléo, avec seulement nos lampes comme les anciens, et au retour seulement, je vous éclaire la salle... » dit JF.

Et c’est parti. La spéléo dans La Pierre, c’est de la spéléo de luxe : on ne rampe pas, on ne se salit pas, ou peu, je peux même garder l’appareil-photo en bandoulière. Quelques passages au-dessus du torrent nécessitent de se longer (j’adoooore jouer avec les mousquetons, cordes, bloqueurs, descendeurs...), sinon c’est crapahut de blocs en blocs, certains gigantesques.

Devant un discret graffiti sur une paroi hommage aux pionniers, qui ont gravé en 1953 leurs initiales au terminus de leur exploration : DE-GL-JT. Je retrouve de mémoire Jimmy Théodor, ne me souviens plus des autres. Mais Jean-François me rafraîchit la mémoire : Daniel Eppely, Georges Lépineux.

Découverte de la salle Chevallier, qui correspond exactement à ce à quoi je m’attendais : un univers minéral, chaotique, des volumes énormes ; même la puissante torche à LED de Jean-François peine à en atteindre le plafond (90 à 100 m au-dessus de nos têtes), ou l’extrémité (à 400 m). Inutile bien évidemment de tenter toute photo autre que gros plan, avec le petit flash intégré de l’appareil.

Je suis avec mes enfants au fond du gouffre de la Pierre Saint-Martin... Et pendant que JF part à la recherche d’une nouvelle voie que nous ne prendrons pas (escalade un peu incertaine) je me rappelle cette phrase lue dans un bouquin de spéléo très certainement, et de Casteret plus probablement : « une grande vie, c’est un rêve de jeunesse réalisé à l’âge mûr ». À quarante-sept ans je dois être dans l’âge mûr. Je ne sais pas si j’ai pour autant réalisé une grande vie (généralement je la considère plutôt, sans mépris d’ailleurs, comme une vie minuscule) mais ici et maintenant, oui, assurément c’est la réalisation du plus beau et le plus improbable de mes rêves de gosse, et donc la grande vie. Ou du moins, un grand jour.

On parcourt la salle, retour par un itinéraire différent, avec petit rappel sympa sur les fesses :


Retour à La Verna. JF nous laisse seuls, on éteint les lampes. On voit la sienne descendre, descendre encore... Je pense à la nuit qui avait questionné Jimmy Théodor. Oui, il ne manque que les étoiles. On sent autour de nous ce vide gigantesque. Le bruit de la cascade en bas (pas très fort, le torrent coule peu). Et il nous allume peu à peu, rien que pour nous quatre, les lumières...

Il est tout aussi vain de vouloir le raconter, que de le photographier. Je déteste le mot énorme qui est actuellement à la mode et à toutes les sauces. À part gigantesque et colossal je n’en vois pas d’autre.

Nous aurons l’honneur de quitter une nouvelle fois le balcon des touristes, pour descendre cent mètres plus bas dans le fond de la salle, sur la plage de galets. Verrons des aphaenops, coléoptères cavernicoles qui ressemblent à de grosses fourmis incolores.

Pique-nique sur les galets. Deux-cents mètres plus haut, le plafond. Vertige à l’envers.

Autant nous n’avions pas froid en action, autant les 6° du gouffre sont vite rafraîchissants quand on reste immobile. On remonte l’éboulis, je ramasse un tout petit galet de schiste, qui ne paye pas de mine, et est maintenant sur mon bureau. Un dernier regard, les lumières s’éteignent une à une, et La Verna retourne à son obscurité. Totale, dense, absolue, épaisse. Une tempête d’obscurité.

Retour par le même tunnel. Sur des pompes à bascule. Mais alors, vraiment, à bascule.

(Photo à la sortie : Jean-François Godart)


[1Mais l’une permettra de découvrir le réseau Arphidia, qui se développe sous La Verna, et n’a pas d’autre accès connu, que le tunnel.

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