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Nous n’irons plus au Lido

Adagietto. Sehr langsam.

19 août 2010

Je l’ai lu hier dans Télérama : l’Hôtel des Bains, sur le Lido de Venise, vient d’être vendu à un promoteur immobilier pour être transformé en appartements de luxe.

Mais avant de continuer, si vous n’êtes pas déjà en train d’écouter de la musique, ou dans un environnement bruyant, peut-être pouvez-vous lancer le lecteur ci-dessous. Vous savez d’ailleurs déjà probablement ce que vous allez entendre, et pourquoi.

On ne voyage pas. On n’a pas trop de sous, et à chaque fois qu’on aurait pu le faire, on a préféré faire d’autres choix, c’est comme ça. Mais un voyage à Venise, en 1994, gagné à un concours. [1]

Venise je n’étais pas très chaud d’y aller. J’aurais bien préféré l’Islande, la Patagonie, plutôt un pays d’espace et de solitude, à ce qui me semblait à l’époque la destination toutouristique par excellence. Et pourquoi pas pendant le Carnaval, tant qu’on y est, et ramener des photos de masques ? Non merci. Mais bon, c’était difficile de faire la fine bouche, et puis c’était une occasion de prendre l’avion. Quand on ne quitte jamais le sol, ça reste un évènement important.

Les préjugés sont coriaces, surtout chez moi. Mais ceux sur Venise se sont évanouis dès l’arrivée sur le Grand Canal. Les touristes étaient pourtant là ; mais plutôt discrets (ça devait être en février, ou avril, quelque chose comme ça) et il suffisait de faire quelques pas de côté pour se perdre dans les petites rues, les places peu fréquentées.

Pas la peine, et peine perdue de décrire Venise. D’ailleurs vous avez probablement déjà en vous votre Venise.

Enfin on était aussi allé sur le Lido, aperçu le cimetière juif derrière ses grilles fermées, et marché sur sa plage.

On était naturellement passé devant, ou derrière, l’Hôtel des Bains. Tadzio n’y était plus mais on pouvait encore y croire.

Bien évidemment que l’Hôtel des Bains, ça n’était pas dans notre forfait ni notre budget. Ni d’ailleurs dans nos intentions. Il y avait lurette que la petite avait renoncé déjà, à toute tentative de me faire habiller autrement qu’en jean et sweat, pour mariages et enterrements compris. Comme ça je suis seulement négligé, alors qu’en costard ou tout autre truc un peu plus sophistiqué, je suis ridicule. C’est ce qu’elle appelle mon élégance naturelle. Pas vraiment la tenue pour descendre à l’Hôtel des Bains. Et puis je ne sais pas reconnaître une fourchettes à poisson d’une autre à dessert, renverse verres et carafes plus souvent qu’à mon tour, et je ne suis pas certain que j’apprécierais vraiment d’avoir trois serveurs prêts à intervenir dans mon dos avant même que j’aie eu l’ébauche d’une pensée de désir.

Non, ce n’était pas un truc pour nous. Mais c’était l’ambiance feutrée, surannée, et raffinée de Mort à Venise, d’un monde en train de mourir, mais qui s’accrochait encore à ses illusions et ses rêves. Ou faisait semblant. Symbole.

L’Hôtel des Bains ne faisait plus recette, paraît-il. Pas étonnant : les traîne-savates comme vous et moi le regardent de la plage. Et les richous d’aujourd’hui, du moins si l’on en croit ceux que l’on voit aux manettes, et que nous montrent les médias, c’est pas non plus leur truc le raffinement et l’élégance. Ils préfèrent les jets et yachts privés, faire du jet-ski devant les plages des îles tropicales, à la lumière immense du Lido, aux stucs et aux ors un peu fanés et désuets, de l’Hôtel des Bains.

L’Hôtel des Bains est mort. On aurait dû le détruire, avec un orchestre symphonique sur la plage jouant la cinquième de Mahler en même temps que se balançait la boule de démolition. Concerto pour orchestre et pelleteuses.

Il n’aura pas cette mort digne. Appartements de luxe peut-être, pour clientèle de rentiers aisés sans doute, mais les grandes fortunes iront ailleurs... Placements immobiliers et ventes en temps partagé pour ceux qui voudront une part de gâteau mais n’en ont pas les moyens à plein temps... Au rez de chaussée, boutiques de fringues, « le chic du Lido », bijouteries, sauna, hammam, peut-être un café néo-vénitien en souvenir de la gloire passée. Et puis l’inévitable discothèque : flonflons l’après-midi, pour le troisième âge, et boum-boum le soir, pour la jeunesse... Musique ! On rit on s’amuse, et on attrape la queue du Mickey.

Que les promoteurs et leurs clients futurs attrapent le choléra et en crèvent. Que les murs de ce qui fut l’Hôtel des Bains s’écroulent sur la plage, et qu’un bon tsunami nettoie tout ça. On aurait juste dû le démolir.

Sur la plage joue le fantôme d’un adolescent blond aux longs cheveux, et je le regarde.


[1Ce n’était pas avec les céréales Nesquick, ni la Française des jeux, ou autre truc du genre, mais un concours de la Bibliothèque départementale du Morbihan, sur le thème Le livre qui a marqué votre enfance. Je venais de recevoir mon premier PC, j’avais fait un petit texte juste pour le plaisir, et apprivoiser la machine, sur les Lettres à un jeune poète de Rilke. Déposé à tout hasard dans la boîte, puis j’avais oublié, et voilà, on avait gagné.

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