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Drôle d’oiseau

Le Stravinsky de Pierre Pincemaille

30 janvier 2010

C’est un de mes disques préférés, et de ceux que je me passe le plus souvent (au point de ne même pas l’avoir mis sur disque dur, pour garder le plaisir du geste de le sortir de sa boîte, et le mettre dans le lecteur du cagibi) : L’Oiseau de Feu et Petrouchka transcrits pour orgue et interprétés par Pierre Pincemaille.

J’ai toujours aimé Stravinsky, depuis qu’à 16 ou 17 ans j’ai découvert à la radio le Sacre sous la direction, je m’en souviens encore de Leif Segerstam à la tête de l’orchestre de l’ORF (Helsinki). Je l’avais enregistré sur cassette, en monophonie et à tout hasard, ayant lu dans une interview de Tony Banks, l’homme aux claviers du groupe Genesis, que c’était son œuvre préférée à lui. Et comme à l’époque je ne jurais que par les synthés de Banks... maintenant je n’écoute plus Genesis que de façon très épisodique, mais suis resté fan de Stravinsky.

Mon estime pour Stravinsky a même résisté au mépris que lui vouait un autre musicien que je vénère, Glenn Gould, pour qui il était le musicien le plus surestimé du XXeme siècle, et qui ne voyait dans ses compositions qu’une écriture verticale sans développement linéaire et contrapuntique comme lui les aimait chez Bach bien sûr, mais aussi Gibbons, Schönberg, Webern. Vrai sans doute. Mais la puissance, la violence sourde et retenue, la pulsation organique, la barbarie du Sacre ? La poésie, les couleurs de l’Oiseau et de Petrouchka ? La musique de Stravinsky s’adresse d’abord aux sens, avant l’intellect. L’exact opposé de ce qu’aimait Gould.

Quand même. Depuis longtemps j’écoutais plus souvent le Sacre et Pulcinella que l’Oiseau de feu. Jusqu’à ce que je le redécouvre dans la transcription pour orgue de Pierre Pincemaille.

Les amateurs d’orgue, dont je suis, sont un monde un peu à part parmi les amateurs de musique. Un peu comme les amoureux de l’accordéon, qui aiment autant Richard Galliano que Marcel Azzola, Marc Perrone ou Aimable : l’amour de la musique passe peut-être pour eux après celui de l’instrument, ou se confond avec lui. Comme le remarque Pierre Pincemaille dans le livret du CD (autre intérêt de celui-ci, sur le simple fichier numérique...) les amateurs d’orgue sont plus souvent épris de Bach ou de Widor, que de Stravinsky ; et bien des mélomanes ne connaissent pas Vierne ou Cochereau, et ne vont pas aux récitals d’orgue. Il est vrai que pour rester une heure et demie mal assis, dans une église froide, à regarder la calvitie de son voisin de devant ou attraper un torticolis à scruter une tribune où l’on ne voit que la montre et ses tuyaux d’étain (et bienheureux encore quand on ne tourne pas le dos à l’instrument, avec méditation obligatoire sur le tabernacle), il faut vraiment aimer l’orgue. Mais le souffle de l’instrument monumental. Les couleurs sonores. Flutes, mixtures, trompettes, nazard. Les grosses basses de 16" au pédalier. Douceur et puissance extrêmes. J’aime l’orgue.

Il y a beaucoup de très grands organistes en France : Michel Chapuis, André Isoir, Marie-Claire Allain, Jean Guillou, Sophie Choplin, Daniel Roth, Thierry Escaich, Olivier Latry... pour n’évoquer que des plus connus ; sans oublier ceux qui n’enregistrent pas mais déchainent aussi les vents du haut de leurs tribunes sombres, souvent glaciales et poussiéreuses.

Mais j’éprouve un intérêt tout spécial pour Pierre Pincemaille, l’ayant connu autrefois quand il était jeune prof de déchiffrage au Conservatoire de Poitiers. Entre deux élèves il s’incrustait parfois dans notre cours de solfège, et clope au bec avec force mimiques inspirées (sincères ou simulées ?) nous régalait d’improvisations à la manière de Ravel, Fauré, Debussy, plus vraies que nature. Je mesure maintenant la chance que nous avions de croiser des musiciens de cette trempe (Poitiers en était une vraie pépinière à l’époque, Jacky Morel pour le hautbois, Jean-Clément Jollet, solfège, Jean-Marc Laureau...) et la distance qu’il pouvait pourtant y avoir entre leur conception et pratique à eux de la musique, et l’humilité de leur gagne-pain de fonctionnaires pédagogues au Conservatoire, auprès de gamins plus ou moins motivés. Dont ils s’acquittaient remarquablement bien.

Pour nous il n’était que le prof de déchiffrage, et je n’ai découvert que des années après lorsque je me suis intéressé au monde de l’orgue, qu’il en était un très grand spécialiste. Contesté, d’ailleurs, autant pour la personnalité de ses interprétations, que la sienne propre : notamment selon certaines médisances, une tendance du jeune Pincemaille étudiant, à squatter des nuits entières, avec cafetière et sac de couchage les tribunes dont on lui confiait imprudemment la clé. Les organistes ne sont pas toujours tendres entre eux, et les fortes personnalités peuvent agacer, quand elles ont la double insolence du talent et de la jeunesse. Vraie ou fausse je trouve l’anecdote plutôt sympathique, et correspondant assez bien à l’idée qu’on peut se faire d’un jeune musicien épris de son instrument au point de coucher au pied de son banc.

Enfin, pour en revenir à Stravinsky : oser l’Oiseau de feu et Petrouchka à l’orgue, il fallait le faire. Le réaliser, encore plus. Et que le résultat soit du pur Stravinsky, et de la pure musique d’orgue, comme si elle avait été composée pour cet instrument au départ, c’est du grand art.

Extraits ? Je ne suis pas certain que ce soit le meilleur moyen d’entrer dans l’œuvre, mais bon, vous vous demandez peut-être à quoi diable peut ressembler du Stravinsky à l’orgue. Alors, avec la version orchestre pour mémoire (mais vous l’avez forcément déjà dans l’oreille ?) : à gauche, Antal Dorati, Orchestre de Detroit, chez Decca. À droite, Pierre Pincemaille, feu l’orgue Gonzalez-Dargassies de la salle Olivier Messiaen de Radio-France, Solstice.

Danse de l’Oiseau de feu :

Danse infernale :

Final :

Je ne pourrais pas finir sans évoquer l’instrument. Ce disque est un témoignage extraordinaire sur le grand orgue Danion-Gonzalez de Radio-France. Orgue mal aimé, méprisé, car il avait été conçu dans les années soixante comme un instrument moderne transversal, capable de jouer tout le répertoire de Bach à Messiaen. Bon à tout, propre à rien : une sorte d’hybride, de monstre pour le Capitaine Nemo, et qui plus est assez mal « harmonisé » à sa mise en service (l’opération qui donne à l’orgue sa couleur, son homogénéité). Mais heureusement révisé en 1991 par le facteur Bernard Dargassies. Enfin, selon les spécialistes : moi, ce que j’en dis, hein...

Photo Julien Girard

L’orgue à tuyaux a beau être le plus grand, le plus beau, le plus majestueux, coûteux (et pourtant le plus incroyablement fragile aussi) des instruments, en France il n’intéresse pas grand monde. Et la tendance serait plutôt de restaurer des vieux coucous même sans intérêt (quand on ne les laisse pas pourrir), que d’en construire des neufs. Et quand on construit des neufs, toujours dans des églises, ce sont plutôt des copies d’ancien, parfois jusqu’à l’aberration totale quand il s’agit d’argent public et que l’on construit des instruments au tempérament inégal, qui ne seront capables de jouer que la musique du XVIIeme, pas même celle de Bach, alors celle de Vierne ou Thierry Escaich...

Ce grand orgue là, le seul orgue de concert d’importance et en bon état en France, a été démonté en 2007, au motif qu’il n’était pas assez joué ; qu’il y en aurait « prochainement » un autre à La Villette ; que des orgues il y en a plein dans les églises et que deux orgues de concert à Paris c’était trop (au Japon, chaque salle de concert dispose de son orgue). En fait, cet instrument avait surtout contre lui d’être coûteux d’entretien, encombrant et pas esthétiquement correct. La mode en France, ce sont les instruments néo-baroques ou néo-classiques, pas les grandes machines symphoniques héritières de Cavaillé-Coll. C’est comme si on jetait les Steinway pour les remplacer par des clavecins, au motif que la musique de Couperin ne se joue pas sur un Steinway. En attendant, on joue la musique contemporaine, au mieux, sur des instruments du XIXeme : cherchez l’erreur. Ce qui est certain, c’est que sur ce disque, Pincemaille démontre toute les qualités, et la musicalité de cet orgue que tout le monde jusqu’ici tenait pour médiocre.

Le vilain gros canard a donc été vendu (pour un euro symbolique), puis remonté (pour un coût à la mesure de sa taille) dans la cathédrale de Lille, où l’on ne peut pas (janvier 2010) l’entendre pour raisons de sécurité...

J’avais évoqué cette histoire ici à l’époque, avec quelques réflexions (assez) bêtes et (un peu) méchantes sur le directeur de France-Musique qui gérait cette opération ; et reçu illico réponse de celui-ci, avec menaces de procès à l’appui. Je ne pensais pas qu’un petit blog comme celui-ci puisse gêner autant un personnage aussi haut placé dont j’appréciais pourtant l’humour et l’impertinence quand il n’était que simple journaliste radio... Une belle volée de Beauvert. Mais bon, j’ai baissé la garde, retiré l’article et ça s’est bien terminé. N’empêche qu’il n’y a plus d’orgue de concert à Radio-France, ni même seulement dans tout le pays, et que Pincemaille va plutôt à l’étranger pour improviser et jouer ses transcriptions, parce qu’il y a là-bas seulement de vrais instruments de concert, modernes et en bon état (alors qu’on était pourtant le pays des Dom Bedos, Mutin, Merklin, Cavaillé-Coll, et qu’on a de toujours de bons facteurs, nom de D...) Ou alors joue sur un orgue numérique : vous imaginez Alexandre Tharaud derrière un Clavinova ?

Alors voilà. Commandez en urgence ce disque, c’est un orgue que vous n’entendrez plus jamais, et une musique extraordinairement hors-normes.


Et bien sûr, merci à Lolo pour m’avoir fait connaître ce disque...

Messages

  • Lors des journées du patrimoine j’ai eu le plaisir hier de voir et d’entendre Pierre Pincemaille venu à Meudon présenter le Cavaillé-Coll que possédait Marcel Dupré dans sa propre maison. Cela a été un grand plaisir trop rare d’entendre quelqu’un parler de cet instrument en général, et de l’entendre improviser aussi. P. Pincemaille est passionné par l’orgue et il en parle tellement bien, cela se voit dans son regard pénétrant. Connaissant le désamour que connait l’orgue en France on devine combien un homme comme lui doit souffrir de ne disposer que de celui de la basilique de Saint-Denis pour improviser. Nous vivons dans un désert organistique total, et il est à craindre qu’avec la crise les choses ne s’arrangeront pas.
    L’exemple de l’ancien orgue de Radio France est emblématique de cet état de fait. En juin 2008 je m’étais rendu spécialement à Lille pour entendre ce qu’il est devenu à son concert inaugural. C’était beau mais tu dis que depuis l’orgue est de nouveau muet, quelle tristesse.
    Voilà pourquoi j’ai eu envie de répondre (tardivement) à ton article daté ... du 30 janvier dernier ...