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Tombeau de Widor

Spéléo-pélerinage à Saint-Sulpice.

26 juillet 2009

Monsieur,

Votre lettre du 15 mars, et votre demande de visite à la tombe de Charles-Marie Widor en l’église Saint-Sulpice, ont retenu toute mon attention.

Cependant comme vous le savez, cette sépulture se trouve sous la crypte de Saint-Sulpice. L’accès n’en est pas aménagé, et l’absence d’électricité comme l’exiguïté du lieu font qu’il n’est pas possible d’en permettre la visite au public, aujourd’hui comme à l’avenir, pour des raisons de sécurité. D’ailleurs la tombe en elle-même est une simple dalle, visuellement sans intérêt.

Compte-tenu du nombre de demandes de ce type reçues chaque année, de la part d’admirateurs de ce compositeur, vous comprendrez qu’il ne m’est pas possible de faire exception à la règle, et de répondre favorablement à votre requête.

Je vous exprime à ce sujet mes vifs regrets, et vous souhaite bonne chance pour la poursuite de votre thèse sur Charles-Marie Widor, que je lirai avec intérêt lors de sa publication.

Veuillez agréer...

C’était en avril dans le salon de « Mamie » De Guyader, sous les sabres, diplômes de commandement, drapeaux et décorations de son père, le général De Guyader d’Orthe ; j’étais assis sur le tabouret un peu affaissé, de son beau piano Érard blond, un demi-queue à cordes parallèles.

— Je ne savais pas que tu écrivais une thèse sur Widor ? m’a-t-elle dit.
— J’en serais bien incapable ! C’était du bluff, mais ça me semblait faire bien sur la lettre, je pensais que j’aurais plus de chances comme ça, de voir sa tombe, et la photographier... Mais ça n’a pas marché. Dommage, j’aurais aimé pourtant.

Elle a plissé ses yeux derrière ses petites lunettes épaisses.

— Attends un peu... Saint-Sulpice... J’ai un cousin qui est diacre là-bas... Il connait l’église comme sa poche. J’ai même rencontré Marcel Dupré chez lui un jour. Il était charmant, bien élevé. Mais sa musique, mon petit Jacques, tu m’excuseras... Widor, Franck, oui... Vierne, ça passe déjà difficilement... Mais Dupré, bof... Et ne me parle pas de Messiaen ! Déjà c’est injouable, et c’est affreusement dissonnant !

Je ne lui ai pas dit que ça ne m’étonnait pas vraiment, que Messiaen était trop difficile à jouer pour elle. Déjà au temps où elle tenait l’orgue de chœur, pour les mariages et enterrements, et sa vue déclinant, elle avait parfois un peu de mal avec les ritournelles simplettes de la liturgie. Mais c’est grâce à elle que j’avais pu jouer une heure sur le grand Cavaillé-Coll de Notre-Dame, à Pontivy, et depuis nous étions restés en bons termes, d’autant qu’elle était aussi un peu la grand-mère adoptive de nos amis vietnamiens à leur arrivée en France. Alors j’ai simplement dit « Bah, on ne peut pas écrire aujourd’hui comme écrivait Mozart... »

Mais quand même, mon horizon s’était un peu éclairci :
— Et ce cousin, vous le voyez toujours ?
— On s’écrit seulement au premier de l’an, mais on est en bons termes... Je peux lui téléphoner si tu veux, il pourrait sans doute arranger ton affaire... Mais pourquoi la tombe de Widor ?
— Je ne sais pas trop, en fait, j’ai dit. J’ai vu celles de Franck et de Vierne, à Montparnasse... De Cavaillé-Coll aussi, bien sûr... Mais Widor c’est mon préféré... Et puis elle est dans l’église, tout près de son orgue...

C’est comme ça qu’un samedi de mai dernier, j’étais près de l’orgue de chœur de Saint-Sulpice, où je devais rencontrer le cousin De Guyader, Armand de son prénom, à l’heure de la fermeture de l’église.

On s’est présentés rapidement. Je lui ai réexpliqué, que j’étais un amateur d’orgue, et que j’aimais particulièrement Franck, et Widor.

Lui avait effectivement connu les titulaires de Saint-Sulpice : Dupré, Jean-Jacques Grunenwald ; bon musicien lui-même, il lui était arrivé de leur tourner les pages ou tirer les jeux « à l’occasion et dans la musique classique uniquement... Pour la leur, j’avais trop de mal à suivre. Monsieur Roth est charmant, Madame Cauchefer-Choplin aussi, mais je les connais moins. Ce sont des artistes internationaux, ils ont leurs élèves, leurs assistants, et je suis trop vieux pour ça maintenant.  »

Et pour la tombe de Widor, il avait réussi à obtenir la clé.

— Ça ne m’étonne pas qu’on vous ait refusé, qu’il m’a dit. C’est pas tellement les demandes pour la tombe de Widor, que tous ces nigauds qui viennent chercher le Graal, le trésor des templiers, des nazis ou je ne sais quoi ici, à Saint-Sulpice, depuis ce bouquin idiot et le film qui en a été tiré... Vous l’avez lu, Monsieur, ce Da Vinci code ?

J’ai dit que oui, j’avais lu le livre l’année dernière, par curiosité, et n’en avais gardé aucun souvenir particulier, sinon qu’il était assez mal écrit, ou mal traduit, et que je n’avais pas vu le film. D’ailleurs je ne me rappelais même pas, et c’était vrai, qu’il y était question de Saint-Sulpice. Il a semblé rassuré.

J’étais un peu intrigué par son sac de voyage, qui ne collait pas avec le lieu ni le personnage.

— Sous la crypte il n’y a plus d’électricité, j’ai pris une lampe. Il y en avait autrefois, mais avec l’humidité, ça faisait toujours des courts-circuits, alors ils ont coupé le courant. Et puis une deuxième pour vous, parce que descendre là-bas avec une seule lampe, si elle venait à tomber en panne, je ne m’y risquerais pas. Mais soyez tranquille, je les ai vérifiées toutes les deux, et les piles sont neuves.

On a donc attendu la fermeture des portes, après qu’il eut expliqué au bedeau que j’étais un grand organiste et musicologue (heureusement qu’il l’a cru sur parole... je dois avoir une tête de musicologue ?)

Puis on est passés dans la sacristie, qui sentait bon l’encens et l’encaustique, descendus dans la crypte, et il a ouvert une petite grille en fer cadenassée.

— Tenez, prenez la lampe, suivez-moi. Attention à la tête, et passez bien à droite des marches, elles y sont un peu plus larges. Et ça glisse.

On a descendu comme ça un escalier, puis un corridor en pierre, vouté, une autre grille, rouillée celle-ci, et encore un cadenas plus difficile.

— Vous voulez bien essayer ? Avec l’arthrose, j’ai du mal à forcer sur la clé. Attention de ne pas la casser quand même, le curé m’a dit que c’était la dernière. Il a demandé un double à la mairie, mais ça fait des années qu’il l’attend.

J’ai pu ouvrir le cadenas, et on est arrivés dans une petite salle, humide, toute en longueur, et une dizaine de dalles sur le sol, au pied du mur, en fait, le roc.

— Autrefois voyez-vous, les chanoines de Saint-Sulpice étaient enterrés ici... Widor l’avait souhaité aussi, ça a été accepté, bien qu’il ne fût pas un ecclésiastique... Vous comprenez pourquoi on ne peut pas faire visiter : l’accès, et puis, ici, c’est un tombeau, Monsieur... on les laisse reposer en paix.

Charles-Marie WIDOR
1844-1937

On est restés un moment devant la dalle de Widor. Lu les autres noms. Chanoine Delteil. Chanoine Antoine. Puech. Gaubert... J’avais amené évidemment l’appareil photo, mais impossible à la lumière des lampes, il aurait fallu le flash. J’ai pensé à Cartier-Bresson : « un éclair de flash, c’est comme un coup de canon dans une cathédrale ». Non, pas de flash ici. Il y a des images qu’il faut savoir garder dans sa tête.

J’ai refermé la grille, un dernier regard, et on est remontés. De la sacristie on entendait l’orgue. « Daniel Roth est venu travailler ».

En entrant dans la nef vide, le vieux diacre me prit le bras, et, en désignant le buffet du Cavaillé-Coll, me dit tout bas...

— Vous entendez... Widor n’est pas en bas... Il est tout là-haut... Il est vivant... et il joue...

Messages

  • Magnifique, cet article...
    Lorsque je lisais des manuscrits pour Plon, qui se trouvait alors rue Garancière, j’allais toujours m’asseoir à Saint-Sulpice, soit dans la chapelle Jean Baptiste, soit dans celle dont Delacroix a peint les plafonds, soit parfois dans celle de la Vierge, tout au fond. Et c’est là que je commençais à le découvrir, en diagonales, comme on dit. Saint-Sulpice est vraiment l’église parisienne que je préfère pour de multuples raisons, dont celle-ci.
    Quant au Da Vinci Code, c’est honteux qu’on publie de telles naisieries, & qu’on en assure la promotion sur un plan planétaire. Que tant de "lecteurs" (?) se soient laisser piéger par ce non-livre, ces non-personnages, ces non-descriptions, cette non-intrigue etc..., en dit long sur la civilisation du numérique (pour revenir à nos moutons)
    Cordialement.

  • Très beau billet, oui. « On y est ».
    Émouvant, car c’est le musicien & spéléologue qui est descendu dans cette crypte. Un samedi de mai dernier...et c’est fin juillet que cela se note officiellement.
    Je n’ai jamais écouté de compositions de Widor ; je le ferai, en te demandant conseil...
    Merci Jacques.
    Et j’ai relu avec plaisir ton billet sur ta ballade au cimetière de Montparnasse.

    • Merci Michèle.

      Le "tube" de Widor, et une des pièces d’orgue les plus célèbres toutes catégories confondues, et la plus belle introduction à ses symphonies, c’est évidemment la Toccata de la 5e symphonie.

      Sur Youtube, innombrables versions je retiens sans beaucoup de prise de risque celles de Pierre Cochereau, Marie-Claire Allain. Sur celle deDaniel Roth successeur (lointain) de Widor à Saint-Sulpice le son est pourri.

      J’aurais aimé conseiller aussi Pierre Pincemaille, immense organiste que j’ai eu la chance de rencontrer autrefois, mais dans la toccata dispo sur Youtube il joue un orgue numérique, ça perd beaucoup de charme, mieux vaut le retrouver sur un vrai Cavaillé-Coll dans son intégrale des symphonies de Widor. Oui ici, dans une improvisation décoiffante.

      Et quand tu te seras bien repue de tout ça, écouter enfin la version du vieux maître en 19325, il avait 88 ans. Il n’avait plus les moyens techniques de sa jeunesse, aussi le tempo est très lent, mais l’articulation magnifique et l’enregistrement est particulièrement émouvant, il me passe partout. Le type qui a posté sur Youtube a en plus eu une très bonne idée pour la partie image de la vidéo.

      Il y a aussi cet autre enregistrement de Widor, et les deux pourraient s’appeler Stairway to Heaven...

    • Merci Jacques de tous ces précieux renseignements.
      Et le tombeau de Widor, comme si on y était... j’adore prendre la fiction pour la réalité :-)

    • Et la "balade" dans la crypte, c’était pas intentionnel non, je ne pense pas que Widor ait composé des ballades, toi non plus :-)

    • Bon sang, retour sur mes années 68, Angers ma ville, Maitre Cochereau, 3 fois entendu en concert à la cathédrale, à l’abbatiale St Serge, et Marie-Claire Allain accompagner mon idole de l’époque, JC Michel, pi même que j’aime l’orgue, souvent à trainer le dimanche apres midi a la cathédrale, encore dans ma discovinyloteque un vieux Gaston Litaize inaugurant les grandes orgues de Solemes. A quand un CD de J Bon ??? Ô combien de rêve au clavier et au pédalier... Ignare et inculte en musique que je suis !!!

    • Le CD de JB à l’orgue, mon pauvre ami, ça sera pour une vie prochaine... Je suis aussi maladroit avec mes mains qu’avec mes pieds, et encore certaine personne proche de moi te dirait que j’ai deux pieds gauche... Ça n’aide pas pour l’orgue qui reste aussi un objet de rêve et de fantasme pour moi, plus qu’une réalité — sauf que j’ai à mon trousseau de clés, une clé jaune, un peu magique, une clé de ciel...

  • Un dernier petit lien pour la route...

    http://solko.hautetfort.com/archive/2007/07/19/la-plus-belle-eglise-de-paris.html

    J’ai l’air un peu obsessionnelle mais c’est la faute à Firefox qui ne laisse apparaître que le début du lien. C’est dans la suite qu’est tout le charme.

    En tout cas, dans une prochaine virée à Paris...

  • Bonsoir, de la Lune au tombeau...quel voyage !

    Je sais que tu n’aimes pas ça, mais avec un d700, à 3200... Tu aurais eu une belle photo.

    • Encore eût-il fallu que j’y allasse, autrement qu’en rêve en passant l’aspirateur, et les appareils numériques ne se baladent pas souvent dans mes rêves :-) J’ai reçu aujourd’hui les 10 symphonies par Pincemaille, c’est magnifique, une fois changés les boitiers tous cassés à l’arrivée.

  • Ah, vous êtes allé à cet endroit ? Vous l’avez fait ? Il y a bien longtemps que cette idée me travaille mais de la façon que vous décrivez les faits, je n’ai plus vraiment besoin de m’y rendre, votre pouvoir évocateur y suffit pleinenement et rend toute photographie inutile.

    Je n’ai pas lu le livre ni vu le film "Da Vinci Code". Ca ne m’intéresse pas, ça fait trop de bruit et ca attire, momentanément, une foule de profanes incultes attirés par des pseudo-légendes de bazar et qui viennent piétiner des lieux dont ils ignoraient jusqu’à l’existence avant d’avoir vu ces chefs d’oeuvres du commerce et de l’industrie. Un peu avant, toujours dans le domaine musical, ce même phénomène avait eu lieu sur la tombe de Jim Morrison. Il faut attendre patiemment que la poussière retombe et les gardiens du lieu tiennent bien leur rôle sous des prétextes qui ne font pas illusion.

    C’est émouvant bien sûr ce genre de rendez-vous dans le panthéon des créateurs inspirés. Mais pour finir, pourquoi l’avoir inhumé au tréfond de l’édifice et non pas en pleine nef, comme on le fait à Westminster de sorte que l’orgue et son maître puissent indéfiniement se contempler et s’entendre ? Mais la tombe n’est qu’un symbole. Il reste pourtant comme un parfum de mystère qui plane entre la cave silencieuse et la voûte retentissante et c’est un beau mystère. A chacun de le ressentir selon son coeur.

    Le diacre a bien raison, l’oeuvre est encore vivante là haut, dans la tribune, aussi longtemps que nous l’aimerons. Et pour ceux qui savent ce qui est sous leurs pieds, c’est encore mieux, tout est réuni au même endroit et le cas semble unique.

    Merci pour ce beau témoignage que vous nous avez rapporté.

    Jerome Ferri

    • Merci du commentaire. Comme disait Boris Vian je crois, l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai inventée...