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Nécrologie

17 septembre 2007

Je suis un homme d’habitudes (un vieux con, disent les enfants). Je m’attache facilement à certains objets (instruments de musique, appareils photos), pas du tout à d’autres (vêtements, voitures, ordinateurs) et j’en déteste cordialement une frange (le téléphone en général, le portable en particulier, les magnétoscopes et tous ces trucs soi-disant programmables que je suis incapable de programmer).

Et puis, il y a de ces objets, humbles, trop modestes pour qu’on s’y attache consciemment, et pourtant avec lesquels existe une certaine relation affective : les chaussons le soir, le lit, le pull fatigué mais tout doux et tout mou dans lequel on se sent bien. D’une manière générale, j’aime les objets usés, doux, et mous. Objets-doudous quoi. Ceux-là, plus ils sont vieux, plus je les aime, et c’est toujours un drame de s’en séparer.

Chaque fois qu’on me confisque mes vieilles charentaises trouées, aux semelles vagabondes, dans lesquels je suis le seul à pouvoir m’aventurer sans risquer le crash à la première marche, pour me les remplacer par des neuves, revêches, anonymes, puant le caoutchouc, c’est un drame. Parce qu’évidemment, moi, je ne réforme jamais, les chaussons. Je rentre un soir, ils sont partis, les nouveaux sont là, raides, froids, frigides. C’est comme ça. Et puis on s’habitue et c’est à nouveau toute une histoire quand il faut s’en séparer. C’est finalement, un peu comme avec les chiens.

Ces jours-ci c’était les chaussures de marche. On marche beaucoup, par goût, et aussi à cause du chien : gros chien + petit jardin => grandes balades. Donc, depuis des années, je marche dans des godasses de randonnée, de base, les Décathlon made in China ou India par des gosses pour qui c’était ça ou le trottoir, en promo (les godasses, pas les gosses). Le genre de truc pas vraiment exceptionnel, comme un Leica ou une Rolex. Non, la pataugas juste un peu améliorée.

Six ans, que je les traîne, ces godasses. C’est pas que j’y étais attaché vraiment, non, mais bien dedans, simplement ; je m’y étais habitué. Mais là ça devenait plus possible. Plus de semelle, en plus je les use n’importe comment, toutes dézinguées à et décousues à l’intérieur dedans les godasses : à chaque fois je me prenais les pieds dans la doublure, et puis surtout, fallait pas qu’il pleuve ou qu’il y ait de la rosée. Et je ne parle pas des flaques d’eau. Alors que j’aime bien, marcher dans les flaques d’eau.

Donc voilà, la décision a été prise, en famille : on réforme les godasses. Je suis donc retourné chez Décathlon, un peu honteux. Je me suis arrêté devant les godasses en promo, 15 euros, bof pas terribles. À côté, à 35, c’était déjà mieux, mais pas encore le confort de mes vieilles pompes. J’ai fait comme ça tout le linéaire, jusqu’au godasses à 65 euros, les dernières avant les top à 99,99. J’y étais ma foi plutôt bien, du pied droit. Et à ce moment, une petite vendeuse (charmante, de plus), m’a dit Monsieur, vous devriez essayer les chaussures aux deux pieds. C’est ça qu’elle aurait pas du dire. Terrible. Les pompes à 65, que j’avais presque achetées, elles ne tenaient plus la distance, face aux super top (enfin, de chez Décath’, hein, c’est pas non plus le Vieux Campeur, quand même) à 99,99. Je lui ai donc adressé mon plus beau sourire (celui où on ne voit pas le bridge et les couronnes) et suis parti, avec les pataugas à cent euros (moins la ristourne de la carte de fidélité), un peu inquiet de l’accueil à la maison vu qu’en principe, on (surtout Madame) fait attention avec les sous qu’il n’y en a jamais vraiment de trop pour finir le mois.

Mais bon, j’ai dit, les godasses moi je les garde longtemps, les dernières ont fait six ans, celles-ci, trois fois plus cher, elles en feront donc 18, finalement 100/18 ça fait du 5 euros par an c’est pas cher. J’ai réussi à convaincre l’assemblée, qui ne peut pas me reprocher généralement, de ne pas user pompes et fringues jusqu’à la corde, et mis les nouvelles chaussures dans le placard à chaussures. Mais jeter les anciennes... Dur de s’y résoudre. Généralement je m’en tire en disant je les garde pour la peinture mais des godasses à peinture j’en ai déjà cinq paires, ça n’a pas marché. La mort dans l’âme, je les ai donc condamné à la déchetterie, mais après, seulement après, leur avoir rendu le plus bel hommage qu’on puisse rendre à des pataugas à 15 euros de Décathlon : la une du Café du Commerce, avec une belle photo. Allez en paix, salut, et fraternité.